

7 avril 2008
Je partirai de ce que j’ai nommé le moment scientifique lacanien (MSL). C’est un moment topologique ou, mieux, la surimpression de la topologie à la structure. Aussitôt, la question m’a été posée : y a-t-il d’autres moments ? Il n’y a pas d’objection de principe à en envisager d’autres. Je situerai un second moment dans « L’étourdit », écrit daté du 14 juillet 1972. Le seul problème est de savoir si ce moment, lacanien, est scientifique, comme le premier, ou ascientifique.
Examinons. Vous trouvez d’abord, page 458 des Autres écrits (Paris, Seuil, 2001), les deux formules qu’on peut classiquement lire comme celles de la fonction phallique :
Tout sujet, en tant que tel, s’inscrit dans la fonction phallique (avoir ou être le phallus) « pour parer à l’absence du rapport sexuel ».
La deuxième formule est déjà moins convenue, mais elle ne contredit pas Freud, puisque le x qu’elle écrit s’inscrit dans la lignée du père originaire. Le père réel, c’est le père originaire moins la jouissance que Freud lui impute :
Il existe un x qui dit que non à la fonction phallique : « sujet supposé de ce que la fonction phallique y fasse forfait ». Je ne commente plus ces formules, que vous commencez à bien connaître. Elles commandent le côté gauche de la sexuation et concernent tout sujet quel que soit son sexe.
Les deux autres formules méritent un peu plus d’attention :
La barre de négation porte sur le quanteur
, ce qui, souligne Lacan, n’est pas d’usage en logique mathématique. Il précise même que il n’existe pas un x (
) n’est pas équivalent à l’universelle négative d’Aristote, nul n’est ou aucun x n’est.
Or il s’agit, dans ce côté droit, d’autre chose, à savoir l’inexistence d’un suspens. Du fait de l’absence de suspens, pas d’univers possible, pas de tout. D’où la formule :
à lire : « Pour pas tout x, Φx ». C’est le côté « femme ». Cela ne veut donc pas dire quelques femmes Φx et les autres non (retour à la logique d’Aristote). Cela veut dire qu’aucune n’est toute. « Dire qu’une femme n’est pas toute, c’est ce que le mythe [celui de Tirésias] nous indique de ce qu’elle soit la seule à ce que sa jouissance dépasse celle qui se fait du coït. »
En quoi cela pourrait-il être un moment ascientifique ? En ceci qu’il y a un forçage de l’usage logique (la logique est science du réel, non du symbolique) qui fait émerger un hors univers, c’est-à-dire un lieu, ou un non-lieu, incompatible avec le symbolique, et donc avec le sens. Ainsi, ce moment est plus radical que celui que je vous ai proposé comme étant le premier : la couture de l’envers et de l’endroit., Le premier exige simplement – si l’on peut dire – une quatrième dimen sion à l’univers : le cross-cap n’est en effet réalisable que dans quatre dimensions, ce qui veut dire qu’il ne l’est pas dans notre univers sensible. Mais c’est toujours un univers. Là, c’est un hors-univers radical. Il y a une conséquence à ce MSL qui est quasiment un mot d’esprit. À savoir que la frigidité serait la jouissance suprême en tant qu’une femme l’éprouverait sans le savoir. Je relève d’ailleurs une variante à cette formulation : « Il est clair que le témoignage essentiel des mystiques, c’est justement de dire qu’ils l’éprouvent, mais qu’ils n’en savent rien. » Comment dire, si je ne sais pas que je l’éprouve ? Cela nous évoque la Pythie énonçant un oracle : elle ne sait pas ce qu’elle dit.
Cela étant, revenons, à partir de là, au parle-ment en tant que supplémentaire. Le parle-ment supplée à ce que le langage prouve impossible, à savoir la Selbstdarstellung (l’autoreprésentation) de la chose. C’est ce que vise pourtant le poème : que le mot « citron » soit acide. En tout cas, lalangue n’est pas glorieuse, c’est-à-dire faite d’un corps spirituel, comme la gloire, ce voile immatériel qui entoure le corps du Christ. Lalangue est éminemment matérielle, constituée de phonèmes qui sont incontestablement des éléments matériels. Comment dès lors le parle-ment, qui n’est qu’un usage de cette lalangue, peut-il relever de processus qui doivent, eux, être dits glorieux, comme ceux qui lui permettent de passer, dans le cross-cap, de l’intérieur à l’extérieur, à l’instar d’un esprit censé pouvoir traverser un mur ?
Il me semble pourtant avoir déjà une fois pointé la réponse. Si lalangue est un gond entre le langage et le parle-ment, si elle est, comme le dit Lacan, « l’intégrale des équivoques », nous pouvons alors saisir que ce lieu de passage « glorieux » est l’équivoque. Je prends la dernière qui m’a frappé, dans le rêve d’un analysant : il rêve de l’intrusion d’un lycan (L.Y.C.A.N.), soit un homme-loup. L’équivoque affleure sans mal (lit, quand ?, L.I.T., Q.U.A.N.D. ?). Lycan ou lit, quand sont des phonèmes, des éléments matériels, incapables de transformations glorieuses par définition. Ce qui permet le passage, c’est la sémantique de ces mots, sémantique qui, relevant du signifié et non du signifiant, est glorieuse. Le signifié n’est donc rien d’autre que ce qui permet la circulation glorieuse des signifiants malgré et contre leur matérialité. « L’âme-à-tiers » du signifié, pour introduire une autre équivoque.
Soit. Cette réponse peut-elle nous permettre de rendre intelligible non plus le passage envers-endroit ou extérieur-intérieur mais le passage univers-hors univers ? On retrouve l’aporie de la frigidité. Comment peut-on dire qu’on éprouve quelque chose dont on ne sait pas qu’on l’éprouve. Je serai tenté d’abord de dire qu’ainsi présentée, la frigidité serait, pour nous tous, hommes et femmes, notre régime de croisière. L’humain comme refroidi ! Ou encore j’évoquerai la rigidité f., pour faire le pont avec la première théorie de la frigidité chez Lacan, dans « Propos directif… » (1958-1962). Je flâne un peu pour laisser mûrir cette idée selon laquelle ce qui fait l’ombilic de la psychanalyse, et son irréductibilité définitive au champ psychologique, c’est cette question du rapport ou non-rapport entre univers et non-univers. Qu’y a-t-il en dehors de l’univers, en dehors de tout ? La fin d’une psychanalyse n’est pas une solution philosophique à ce problème, mais une mutation du corps pulsionnel : ce qui m’angoissait me ravit ; le cauchemar se substitue à la réalité : c’est la satisfaction. Or, pour rendre transmissible un savoir intransmissible (celui de la psychanalyse), ce qui est nécessaire pour que l’expérience ne périclite pas, il faut des moyens (et non des concepts), ceux-là mêmes que j’ai repérés avec ces deux moments, soit le passage envers-endroit, soit le passage univers-hors univers. Le premier, j’ai indiqué comment y faire face, le second pas encore. S’agissant du premier, tout se passe comme si l’extraction de l’aporie du second conduisait Lacan à changer de moyens, à en promouvoir d’autres. C’est à cet égard significatif que le nœud borroméen apparaisse à la fin du Séminaire XX, Encore. Le nœud borroméen, s’il se dessine en deux dimensions, se noue réellement dans trois. Ce qui permet de le décrire est l’opposition entre passage dessous et passage dessus. Par ailleurs, ce qui le caractérise comme borroméen est le fait que deux ne doivent jamais être noués directement mais toujours par la médiation d’un trois. Plus intéressant est le fait que les fameuses ficelles sont le positif d’une coupure, au sens où il suffit de redoubler la coupure dans un surface pour obtenir un nœud (ainsi, une coupure réalise le nœud à trois sur une surface torique en se redoublant comme coupure). Enfin, quel est le statut de ces zones « aériennes » entre les ficelles ?
Cela étant, Lacan a buté, dans cet usage du nœud, sur la question qui s’est révélée décisive dans le deuxième moment. Comment peut se faire le passage de l’hors-univers à l’univers ? Ce qui témoigne de cette butée est son oscillation quant au statut du cercle. Le cercle a pour équivalent une droite infinie, selon les mathématiciens. Mais une droite peut-elle passer dans un cercle, puisqu’elle est censée être sans bouts ? Cela veut-il dire que lorsqu’une droite infinie passe dans le trou d’un cercle, c’est qu’elle y était déjà ? Le problème avec la droite infinie, c’est qu’elle met en échec toute coupure puisque, si vous la coupez, ses deux parties sont infinies (ce dont Galilée s’était déjà rendu compte en posant l’identité entre l’ensemble infini des nombres pairs et celui de tous les entiers). Sans doute les mathématiciens, de Leibniz à Cantor en passant par Bolzano, se sont-ils efforcés d’apprivoiser l’infini pour lui faire intégrer l’univers. Or l’infini n’est-il pas, par définition, hors univers ? « Univers infini », le syntagme de Koyré est une contradiction in adjecto. Faut-il alors en revenir à l’infini potentiel, celui de l’énumération sans fin, et prendre en compte un infini infiniment in progress ?
La jouissance est la seule chose qui pourrait avoir lieu sans qu’on l’éprouve, alors qu’elle n’a aucun sens à ne pas être éprouvée. C’est dans ce joint contradictoire, peut-être, que peut s’inscrire un instant infini dans la suite, toujours actuellement finie, de l’énumération sans fin.
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