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L'aureille. Pierre Bruno
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10 septembre 2007

Séminaire Toulouse , science et ascience

1

Ce néologisme, ascience, qui vous a, je l’espère, intrigué, est une citation. On trouve ce terme dans un manuscrit de Lacan, qui a fait l’objet, le 30 juin 2006, d’une vente aux enchères, à Paris, parmi d’autres manuscrits et « œuvres graphiques ». C’est ainsi qu’ont été dénommés les dessins de nœuds de Lacan. Ce n’était pas, bien entendu, la visée de Lacan que de faire œuvre graphique, mais cette dénomination n’est cependant pas, à mon sens, incongrue. Le manuscrit auquel je me réfère, n° 82 dans le catalogue de la vente, commence par cette phrase, isolée : « L’insu que sait de l’Une-bévue, s’aile ascience. »

Cela suffit à dater approximativement ce manuscrit de 1976-1977, l’année du séminaire L’insu que sait de l’Une-bévue s’aile à mourre. Je vous donne les éléments du contexte, ceux qui figurent dans la transcription en lettres d’imprimerie du manuscrit, et quelques autres, pas tous parce que je n’ai pas pu tout déchiffrer, qu’on peut lire dans la reproduction du manuscrit. Je vous dis tout de suite que, dans ce manuscrit, l’orthographe est sérieusement malmenée, c’est-à-dire que Lacan écrit ce qu’il entend de ce qu’il dit, ce qu’il entend phonétiquement donc, en faisant émerger, plus souvent même qu’à son ordinaire, l’équivoque, sur le modèle du titre L’insu que sait…

Ainsi, je n’ai pu m’empêcher de penser, je vous livre cette intuition pour ce qu’elle vaut, à savoir une valeur indéterminée et peut-être indéterminable : l’orthographe est du côté de la science – qui serait embarrassée du vrai et ne s’occuperait que du réel, tandis que la psychanalyse, dans la mesure où elle aurait une portée thérapeutique, toucherait au vrai. Mais, parce que la psychanalyse n’est peut-être pas une thérapeutique, ou pas seulement une thérapeutique, ou peut-être encore la seule thérapeutique – tout cela est à voir –, il arriverait qu’elle touche au réel en touchant le vrai. Dans un premier temps, c’est de cette façon qu’il faudrait entendre l’ascience, une sorte de malentendu qui fait que, en visant le vrai, la psychanalyse atteindrait le réel. Voilà. Maintenant, je vais vous faire juges :

« L’insu que sait de l’Une-bévue s’aile ascience. Il y a très longtemps qu’on fait de la linguistique L’Organon d’Aristote. Ça en est. L’idée qu’on ne fait pas de linguistique parce que quand on en fait, ça ne peut pas être conscient – repose sur une certaine idée de la science – qui n’est pas adéquate.

La science sait ce qu’elle sait et s’en tient là. Il n’y a qu’un malheur : c’est que ce qu’elle sait c’est ce qu’elle appelle le réel. l’heure et elle. ou l’horre et aile. Peu importe comment on l’écrit. parce que ce dont il s’agit, c’est d’auréoller de saisir l’auréel par l’aureille ».

Je fais ici un commentaire intercalaire. La prétention de la science à s’en tenir au réel bute sur ceci qu’elle ne saisit pas le réel par l’« aureille ». Est-ce que seule la psychanalyse le pourrait ?

Je poursuis : « Naturellement ça ne va pas tousseul Il vodraitmyeux qu’on ne s’imagine pas qu’on dit quoi que ce soit de vrai ».

Commentaire : la science s’imaginerait qu’elle dit le vrai en s’en tenant au réel.

Je poursuis :

« Le vrai c’est de la thérapeutique. C’est à dire que quand on a un sinthome on peut le faire passer par de la psychanalyse. » Commentaire : « faire passer », ça peut vouloir dire supprimer ou « faire passer par ». Ce n’est pas pareil.

Je poursuis la citation :

« C’est tout à fait presse-y ce qui veut dire qu’on y presse sur le bouton de l’inconscient lequel n’est rien que le fait que l’homme parle, il parle comme espèce. Il ne sait pas ce qu’il dit. Mais il arrive qu’il dise quelque chose de réel en voulant dire du vrai ». Fin de la citation du manuscrit.

2

Vous voyez que nous allons partir d’une pièce à la fois infime et dense. En écrivant cela, Lacan buvait peut-être du café, puisque le coin droit inférieur de la feuille est taché de trois petites taches de café. Il va nous falloir saisir ce menu texte par l’aureille, sinon par les yeux, ou myeux. Saisir par l’aureille, par l’auréole de l’oreille, là encore, c’est la polarité actif/passif qui est évoquée : soit entendre par l’oreille, soit tirer l’oreille pour que l’on entende. L’évocation de la linguistique, qui relève de la science, n’est pas rien puisqu’elle est, de la science, la seule discipline qui ait pour objet le fait que l’homme parle. Les corps physiques ne parlent pas, ni les corps chimiques, etc., même si, et cette remarque n’est pas hors sujet, la science moderne s’est construite en supposant que la nature physico-chimique avait un langage, celui de la mathématique.

D’autre part, il n’est pas indifférent non plus qu’avec l’aureille, l’auréole-oreille, nous ayons à faire avec la pulsion invocante. Sans doute pourrait-on ici faire la remarque que ce n’est pas une pulsion universelle à cause du fait, contingent, de la surdité, mais la surdité elle-même relève ou révèle l’importance décisive de la pulsion invocante. Un analyste sans aureille est-il pensable ? L’analysant peut être sourd, mais l’analyste ? Certes, il peut arriver que l’analyste se fasse tirer l’aureille, mais il faut bien que ça ait des conséquences, à un moment ou à un autre, sans quoi l’analysant, à force, s’en va.

Certains d’entre vous ont des enfants, et beaucoup d’entre vous qui avez des enfants répugnent à avoir recours à des châtiments corporels, sinon furtifs, pour se faire obéir. Que reste-t-il alors, sinon ce qu’on appelle gronder ? Évidemment, c’est le tonnerre qui gronde, Zeus n’est pas loin. Et, le plus souvent, ça marche, parce qu’il y a dans la grosse voix quelque chose d’impersonnel, qui n’est sans doute pas sans rapport avec le réel. Le réel gronde, c’est peut-être tout ce qu’il sait faire. Certains, à cause de certaines expériences qu’ils ont traversées, arrivent à faire que le réel dise, mais, dans l’état actuel des choses, c’est plutôt rare. Or, c’est dans cette sphère que l’invention de la psychanalyse est venue jouer sa partie. Mais, attention, la surdétermination du parlé (où nous pouvons provisoirement situer le vrai) par la voix n’est pas une question de décibels (cri ou chuchotement). La voix, dit Lacan, est aphone. Ce qui veut dire qu’elle est autre chose que la phonation, qui est commandée par le phallus. La voix, c’est en quoi elle touche au réel, est une écriture sans lettres – une écriture avant la lettre. Aussi bien, en écrivant « oreille » avec « aureille », c’est au niveau de la lettre qu’intervient Lacan. Il est donc envisageable que l’ascience ait à faire avec un « faire passer » de la voix à l’écrit. Ce passage est décisif, y compris du point de vue que Freud disait phylogénétique. Dans un livre qui vient de paraître de Clarisse Herrenschmidt, Les Trois Écritures langue, nombre, code, l’auteure fait cette remarque sensée que, dans le parlé, au niveau oral, reste attachée une identité entre les mots et les choses, ce qu’elle nomme un « vieux noyau magmatique ». Or, l’invention de l’écriture, selon elle, « rend la langue visible », c’est-à-dire procède à la séparation, à la fission de ce « vieux noyau magmatique ». C’est à retenir.

Autre point. Lacan écrit sinthome. Lacan écrit : faire passer ce sinthome par la psychanalyse. Je ne crois pas vraiment que Lacan ait voulu dire ce que je vais vous dire dans ma lecture de cette phrase, mais ça m’est indifférent. Ce qui m’importe, c’est ce qu’il dit. Si je prends sinthome à partir de son paradigme, le sinthome joycien, ce que dit Lacan, et qui contredit d’ailleurs ce qu’il a dit de la chance qu’a eu Joyce de ne pas avoir fait de psychanalyse, c’est que le sinthome, l’art d’écrire dans ce cas, doit passer par la psychanalyse. Pourrait-on dire la même chose de la science ? Considérer que la science est un sinthome et qu’elle doit passer par la psychanalyse, c’est-à-dire l’ascience. Ça mettrait la science en demeure de ne plus chercher à forclore le vrai, ce qui lui permettrait alors de saisir le réel non pas comme elle le fait, en lui supposant un langage, c’est-à-dire en parlant à la place du réel, mais en saisissant le réel par l’aureille – en ne renonçant pas à l’entendre parler, ce qui, bien évidemment, implique qu’elle n’élimine pas l’oracle du réel qu’est le sujet désirant.

3

On aborde alors des terres moins incognita. C’est dans son article « La science et la vérité » que Lacan, déjà, fraie cette problématique. Cet écrit est la sténographie de la leçon d’ouverture du séminaire L’Objet de la psychanalyse, en date du 1er décembre 1965. Lacan part d’un constat simple : la refente ou division (Spaltung) du sujet dans la psychanalyse, repérable au simple fait que l’inconscient existe. Il suffit d’un lapsus, véritable point d’Archimède, pour prouver la division du sujet. Cependant, le psychanalyste ne peut se satisfaire de cet appui empirique, s’il veut fonder une nouvelle science, la psychanalyse. On suppose donc que Lacan est un tel psychanalyste. Il a vocation à fonder une nouvelle science : la psychanalyse. C’est un point acquis.

Dans cette démarche, un premier temps est de remarquer que le moment du cogito cartésien, qui est celui d’un rejet, par le doute, de tout savoir, est constituant du sujet de la science – de la science moderne s’entend, qui prend son départ (Lacan se réfère à l’épistémologie de Koyré) de Galilée. Ce sujet de la science, sans vouloir lever la duplicité du génitif objectif (le sujet qu’aborde la science) et du génitif subjectif (le sujet qui fait la science), doit cependant être considéré d’abord en prenant pour base le savant (génitif objectif), ou plus radicalement le sujet qui s’inscrit comme scientifique, soit tout sujet moderne. C’est pour le sujet que vaut la division entre savoir et vérité.

On a sans doute du mal aujourd’hui à mesurer l’audace du franchissement cartésien au début du XVIIe siècle. Sans doute avons-nous d’abord retenu, légitimement d’ailleurs, la preuve du je suis, la certitude d’être, au-delà même de la vérité toujours faillible. Mais ce dernier pas repose sur ce rejet du savoir que j’évoquais. Le Discours de la méthode est de 1637. il est écrit en français. Les Méditations en 1641. Là, Descartes a écrit en latin, c’est-à-dire la langue de ce savoir refuté. Je vous rappelle le titre complet du Discours : « Discours de la méthode pour bien conduire sa raison et chercher la vérité dans les sciences plus la dioptrique, les météores et la géométrie qui sont des essais de cette méthode ». L’objectif est ainsi défini : se séparer d’un savoir incapable de vérité.

Cependant, c’est dans la première méditation que s’opère radicalement la scission entre savoir et vérité. Descartes considère l’ensemble des sciences et arrive à cette conclusion provisoire : « Que je veille ou que je dorme, deux ou trois joints ensemble formeront toujours le nombre cinq. » Est-ce son dernier mot ? Non. Pour aller au-delà, il faut introduire, dans la scène de la pensée, cette fiction folle d’un malin génie, première manifestation historique de l’Autre, qui ferait que l’homme Descartes se trompe même sur les évidences, en lui inculquant des idées qui ne sont effectives qu’en tant que preuves de sa crédulité humaine. Hobbes et Gassendi, pourtant pas des esprits médiocres, n’ont pas vu le décisif de cette fiction, dont Descartes tire la conclusion : « Je me considérerai moi-même comme n’ayant point de mains, point d’yeux, point de chair, point de sang, comme n’ayant aucun sens, mais croyant fermement avoir toutes ces choses » (Méditation 1). Ainsi, seul le « je crois » (credo), qui est pourtant fallacieux, échappe à ce rejet du savoir. Ce « je crois », plus encore que dubito ou cogito, résiste au raz de marée du malin génie. En fait, croire et douter, c’est quelque chose d’homologue. On sait comment Freud fait du doute (« je ne suis pas sûr d’avoir rêvé cela ») une confirmation de la véracité du souvenir du rêve.

Sans doute dans une psychanalyse rencontre-t-on beaucoup de choses vraies (c’est la partie où on presse les boutons de l’inconscient). Mais, quant au réel, c’est plus rare. À vrai dire, quand il est atteint, la psychanalyse touche à sa fin, c’est-à-dire à la limite du vrai. Ce réel est forcément actuel, c’est-à-dire n’est décelable qu’à rendre le transfert visible. Le moment de conclure a d’ailleurs une forme paradigmatique : ce n’est pas d’accepter de perdre son analyste qu’il s’agit, mais d’accepter que votre psychanalyste vous perde.

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