Assises I sur le savoir du psychanalyste. 2010

 PRESENTATION DES ASSISES I : SAVOIR/ PASSE/ ASSOCIATION.

La psychanalyse est une chose telle qu’elle se perd et s’échappe dès lors qu’on veut la capturer. Lacan fait quelque part la remarque que tel pas de danse, apparemment simple, suppose, pour être effectué, de se démarquer du mouvement habituel et de l’oublier. Ce contre-pied et cet oubli sont nécessaires aussi dans la psychanalyse. Ils consistent à se laisser transporter par le réel du symptôme pour ne pas se retrouver emprisonnés dans le symbolique du savoir. Or, cet objectif ne pouvant être atteint une fois pour toutes, nul ne peut dire : j’y suis parvenu, et se tenir quitte. Il s’agit donc, une fois prise la mesure de l’enjeu et de ses conditions, de poser les moyens de sa poursuite. Le savoir du psychanalyste ne saurait être mis en boîte, mais ses bords peuvent être identifiés grâce à la prise en compte de ce qui, justement, explique qu’il ne peut faire somme définitive. Soit, d’une part, la passe, en tant qu’elle explore le découplage analysant-analyste, et vérifie que la face obscurantiste du transfert a été, autant que faire se peut, émondée. Soit, d’autre part, l’association, en tant que, pour se dire «de psychanalyse», elle doit faire primer le discours de l’analyste sur les autres discours – sans penser idéalistement que ces derniers puissent ne plus exister.

Les assises sur le savoir du psychanalyste se dérouleront selon trois axes :

  • Quant au savoir du psychanalyste, il s’agira d’une part, une fois posé son moyeu commun chez Freud et Lacan, de repérer le différentiel de son statut chez l’un et l’autre. D’autre part, il faudra extraire de ce savoir les questions épistémiques les plus sensibles, c’est à dire celles qui donnent lieu à débat tout en ayant des conséquences majeures sur la direction des cures : ainsi, par exemple, on pourra s’interroger prioritairement, mais non pas exclusivement, sur le symptôme pour déterminer s’il masque ou s’il marque «l’inexistence du rapport sexuel».
  • Quant à la passe, à prendre comme une clé de la fin, elle aura à être questionnée en tant qu’expérience, quarante ans après sa mise en œuvre effective.
  • Enfin, devra être évaluée la possibilité d’un fonctionnement associatif qui ferait primer l’analytique sur l’institutionnel, en reprenant les innovations de Lacan dans cette perspective, ce qui suppose de ne pas les appliquer administrativement.

L’axe du «Savoir du psychanalyste » est coordonné par Pierre Bruno et Marie-Jean Sauret

L’axe de «La passe » est coordonné par Patricia Léon et Isabelle Morin

L’axe de «L’association» est coordonné par Carlos Ramos et Laure Thibaudeau

L’Association de psychanalyse Jacques Lacan propose des assises ouvertes, sans aucune réserve liée à des désaccords épistémiques ou historiques, à quiconque se juge concerné par le présent de la découverte freudienne.

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LE SAVOIR DU PSYCHANALYSTE.

 

Ce texte consacré au savoir du psychanalyste est articulé en trois parties : la première porte sur le statut de ce savoir ; la deuxième expose les thèses marquant les positions inédites élaborées dans l’apjl ; la troisième aborde la situation de ce savoir dans la conjoncture (géographique et historique) actuelle et comporte une prise de parti éventuelle sur telle ou telle question apparue au premier plan. On prendra soin de ne pas considérer ce texte comme exhaustif et définitif, sans pour autant que ses rédacteurs pensent un instant ne pas se vouloir comptables intégralement de son état actuel.

Chez Freud, nous pouvons tenir que le savoir a un statut scientifique, dont le modèle se trouve dans la physique et la physiologie de l’époque (scientisme de Freud) et ne participe pas d’une conception du monde. Ce savoir n’est donc pas philosophique. Il s’origine d’une pratique qui met en jeu une expérience renouvelable à l’identique par n’importe quel sujet, ou d’une hypothèse dont il s’agit de vérifier si elle est vraie ou fausse. Ce statut est celui notamment de la métapsychologie, à ceci près que les concepts de celle-ci sont des fictions inventées par Freud pour rendre intelligibles sa clinique et sa pratique et sont donc des concepts proprement psychanalytiques (ni physiques, ni physiologiques, ni psychologiques malgré les apparences). Cependant, ce modèle est subverti au moins de trois façons : d’une part par la clinique, qui n’est jamais l’application d’un savoir mais sa découverte, et qui se maintient dans la radicale singularité du cas ; d’autre part par les travaux de Freud (sur le rêve ou le mot d’esprit notamment), dans lesquels l’exemple lui-même a valeur de savoir ; enfin et surtout par la découverte inaugurale de « l’ombilic du rêve », qui pose d’emblée la thèse d’un point irréductible à tout savoir. Insistons sur ceci : même si la science était, par hypothèse, complète, ce point lui échapperait. Freud pointe ainsi l’existence d’un refoulement originaire qu’on peut dire, par anticipation, de structure.

Chez Lacan, il faut rappeler en premier lieu (cf. « La science et la vérité ») que le savoir du psychanalyste relève de la causalité matérielle et non de la causalité formelle comme la science, mais ne pas oublier qu’il relève aussi de la logique en tant que science du réel. Cette logique, qui émerge avec les travaux de Frege, Cantor, Russell, Gödel, a pour objectif d’appréhender la contradiction, connue des Anciens (cf. Épiménide le Crétois), non comme un paradoxe mais comme le révélateur d’un impossible, à savoir le recouvrement du réel par le savoir. En ce sens, comme le note Lacan dans « La science et la vérité », la science se définit, à partir de cette logique, comme un échec pour suturer son sujet et éliminer la vérité comme cause. À ce titre, cette logique « fait office d’ombilic du sujet[1]   ».

Par ailleurs, dans cet écrit majeur, Lacan caractérise la psychanalyse de réintroduire « dans la considération scientifique le Nom-du-Père », ce qu’il faut entendre comme la prise en compte de l’être générationnel concret de chaque sujet (ce qu’on résume par l’Œdipe), alors que la science se définit d’en faire abstraction. L’impasse est ainsi faite sur le désir qui anime le savant, mais cette impasse n’est pas due directement à l’absence de l’histoire œdipienne du savant, mais au fait que la prise en compte de cette histoire permet de saisir en quoi cette dernière est insuffisante pour prendre la mesure du drame subjectif, qu’il soit celui du savant ou celui de l’analysant. La réintroduction du Nom-du-Père est ainsi ce qui permet de révéler pourquoi ce drame, qui signe l’insubordination de la Chose à l’Autre, est incontournable, même par ce dit Nom. C’est d’ailleurs au fils ou à la fille qu’il incombe de nommer le point où un père est toujours en défaut, ce qui exclut toute théorie générationnelle linéaire selon laquelle la nomination ne jouerait que dans le sens père-enfant.

En second lieu, le savoir du psychanalyste est à situer, en tant que S2, sous le a, dans le discours du psychanalyste. On peut donc le qualifier de savoir à la place de la vérité. Ne faut-il pas alors en déduire que le savoir du psychanalyste est ce qui peut mettre un terme au « mirage de la vérité » ? Ce serait homologuer ce savoir au symptôme lui-même, à condition de considérer que ce savoir sait que sa faille est ce grâce à quoi la vérité ne peut qu’à moitié se dire.

En troisième lieu, il y a dans le séminaire Le savoir du psychanalyste une thèse à extraire, jusqu’à maintenant inaperçue : le savoir du psychanalyste a pour objet la position du psychanalyste, ce qui confère à la passe, censée évaluer cette position, une place de prédilection dans ce savoir. Cette thèse rejoint la définition de la clinique analytique comme ayant pour objet et enjeu de questionner la pratique du psychanalyste.

Enfin, pour conclure sur une remarque sans doute triviale, mais en même tempsdécisive, nul ne peut réfuter le constat selon lequel la pratique d’un psychanalyste, définie comme sa capacité à conduire une cure à sa fin, ne peut se déduire de sa capacité épistémique. Ne cherchons donc pas à le faire et disons seulement que seul l’analysant est en mesure de découvrir, derrière l’impeccabilité apparente des énoncés de son analyste, l’éventuelle objection à son savoir, objection dont les conséquences peuvent aller d’un discrédit global à un désaccord ponctuel à partir duquel il pourra forger son propre savoir. Cette remarque est congruente avec la position ultime de Lacan selon laquelle la psychanalyse est non pas une science, mais une « pratique de bavardage[2]  ».

Un certain nombre de propositions, qui ont valeur de thèses, ont été élaborées dans l’apjl. En voici une première recension.

Le statut du symptôme ne masque pas l’inexistence du rapport sexuel, mais au contraire est un marqueur de celle-ci, parce qu’il constitue une soustraction à la volonté de jouissance de l’Autre. Cette volonté de jouissance de l’Autre n’est rien d’autre que la pulsion de mort mise en œuvre par le langage : tu es une chose, sois réduit à un signifié.

On voit que cette injonction suppose que le mot soit considéré non pas dans sa réalité matérielle, mais comme une image mentale. Sans doute, la thèse du symptôme comme masque peut se justifier par le fait qu’il y a un décryptage à faire du symptôme, mais, à s’en tenir à cette proposition, un couvercle est mis sur ce qui prime dans la fonction du symptôme, à savoir que tout du réel n’est pas recouvrable par le symbolique, ce qui impliquerait l’universalisation du réel. Dans la direction de la cure, le symptôme n’est alors appréhendé que dans sa face pathologique et le but de la psychanalyse devient de traquer la jouissance qui l’alimente, l’analyste restant sourd à la raison du symptôme. Or, cette conception non seulement ne s’accorde pas avec ce que nous pouvons apprendre de Lacan, mais diffère de la conception que Freud a forgée du symptôme. Selon Freud, le symptôme a un sens inconscient. On peut en déduire, ce qui a été fait, que ce sens une fois découvert le symptôme n’a plus lieu. Or, avec Lacan, cette perspective se déplace : si la recherche du sens inconscient du symptôme est toujours l’axe de la cure, la finalité est différente puisqu’il s’agit, non de supprimer le symptôme, mais de dévaloriser et de résoudre, par la découverte de ce sens, la jouissance afférente audit symptôme. Le résultat de cette opération est de faire émerger un espace dans lequel le « j’ouïs sens » n’a plus cours. La spécificité de cet espace non métrique fait l’objet de la topologie.

La conception lacanienne de la castration ne se réduit pas à la castration maternelle. Elle implique que le père consente à l’annulation de son phallus pour que la filiation soit inscrite. Par ailleurs, si nous tenons qu’il y a un défaut du père, soit, structuralement, son impuissance à faire de la castration une loi de régulation complète de la jouissance, il revient au fils et à la fille de nommer ce défaut pour que, de cette castration du père, résulte l’émergence de cette marge où aucune castration ne peut faire loi. Ce point est essentiel, parce qu’il permet de distinguer castration de division.

Il y a un irréductible désaccord entre le désir et la loi. Accréditer l’idée d’une harmonie possible entre les deux (c’est-à-dire faire du père symbolique l’agent de la castration) est interdire toute résolution du transfert et rendre l’analyse sans fin. Peut-être à cet égard pourrait-on se demander si le dernier Lacan ne révoque pas la conception paulinienne de la relation entre loi et désir.

Seul le symptôme sait. Cette proposition veut dire qu’il n’y a pas de levée de l’antinomie savoir-sujet. Elle répond à ce que Lacan appelle la destitution du sujet supposé savoir, où le sujet concerné est, en dernière instance, l’analysant.

Le Nom-du-Père n’est pas un cas particulier du sinthome. Le sinthome est dans tous les cas une réponse au défaut structural du père (en topologie le lapsus du nœud), ce qui veut dire qu’un père n’est jamais à la hauteur de la fonction qui serait l’harmonisation du désir et de la loi (cf. les propositions précédentes). Dans le cas de Joyce, le sinthome pallie le Nom-du-Père, à savoir ce qui produit la signification phallique. Faut-il exclure la possibilité d’autres configurations topologiques du sinthome, dans lesquelles celui-ci ne pallierait pas le Nom-du-Père ou n’aurait pas besoin de le pallier ? Cette option est envisageable dans la mesure où il y a lieu de distinguer l’être générationnel du sujet de son être de symptôme. Le premier concerne le mode d’inscription dans la filiation, le second concerne le mode par lequel un sujet (quelle que soit son inscription dans la filiation) se situe par rapport à son symptôme. L’autre option est de tenir que nous n’avons pas affaire à un sinthome en l’absence de palliation du Nom-du-Père (cas de Virginia Woolf ?). Dans tous les cas cependant, l’enjeu d’une cure est de modifier le mode de rapport du sujet au symptôme par un démontage du fantasme qui n’aboutit cependant pas à son abandon, mais, au mieux, à son retournement. Les tout derniers séminaires de Lacan font place à un questionnement assidu de Lacan (aidé par Soury) sur le statut topologique d’un tel retournement, qui n’est pas sans rapport avec le nécessaire dédoublement du symptôme et du symbole, qui traduit l’irréductibilité du premier au second.

Il y a une jouissance phallique dans la psychose, mais pas de signification phallique. Autrement dit, il n’y a pas une jouissance primaire non phallique dont la jouissance phallique serait dérivée. La jouissance désarrimée que l’on constate dans certaines phases du procès psychotique n’est pas la jouissance supplémentaire, qui implique l’accès préalable à la signification phallique, ou une suppléance qui puisse pallier l’absence de la métaphore paternelle. La jouissance désarrimée est phallique, mais, sans l’accès à la signification phallique, elle confronte le sujet à une dispersion et une explosion métonymiques, donc langagières, dans lesquelles l’émergence éventuelle d’une hallucination est un essai de capitonnage directement par le réel, le symbolique étant court-circuité.

Soutenir que le rêve est un « rébus » implique de ne pas réduire son contenu manifeste à la traduction des représentations de mots en représentations de choses. Autrement dit, le rêve, en donnant forme à la jouissance, la rend potentiellement lisible en la faisant passer à l’inconscient. C’est pourquoi l’accomplissement du désir (Wunsch) dans le rêve, résultant de cette transposition signifiante de la jouissance, se suffit à lui-même, rendant obsolète la réalisation, dans la veille, de ce désir. L’idée que le rêve est annonciateur (ou prémonitoire) relève ainsi d’une obédience au fantasme qui fait accroire au sujet qu’il serait satisfait par la réalisation de ce fantasme, alors que cette réalisation n’est rien d’autre que la mort, c’est-à-dire le degré zéro de la jouissance.

Sur le statut de la séparation, découvrir l’objet que l’on est pour l’Autre n’est pas la fin d’une psychanalyse ; il y a même danger à se fixer à cet objet. La fin suppose de se décoller de l’objet a (« désaïfication ») et de passer cet objet à l’analyste. Pour proposer une formule simple : il y a dans une cure un moment de guérison à partir duquel le sujet peut se passer de l’analyste et un moment de subversion du sujet, qui se reconnaît au dire, par l’analysant à son analyste, qu’il est capable de consentir à manquer à son analyste.

Telle est la fin satisfaisante d’une cure, et c’est à partir d’elle qu’une logique collective est effective. Cette logique, esquissée par Lacan dès son article de 1945 sur l’assertion de certitude anticipée, ne se résume pas à un compter sur l’autre, parce que celui-ci, bien que nécessaire, n’est pas objectivable, du fait que les temps des sujets ne sont pas synchrones. L’assertion est donc toujours un pari qu’on peut compter sur l’autre qui exige du sujet une prise de risque sans attendre de savoir si l’autre est au rendez-vous. On insistera bien sûr sur le fait que cette structure est celle du premier acte analytique que commet l’analysant, ce premier acte exigeant qu’il accepte de distancer son analyste, voire de le perdre en route, par un dire sans antécédent.

Sur le statut de la topologie : elle est non pas un modèle mais un moyen, par la monstration et la manipulation, de se libérer de l’équivoque qui caractérise le signifiant. D’où la question : comment l’équivoque est-elle prise en compte dans la topologie, de telle sorte que la topologie ne soit pas le retour à un formalisme ? Première remarque : il est nécessaire, dans l’expérience topologique, de prendre en compte l’acteur, soit la « main » qui coupe, coud, retourne, bref qui opère sur la connexion. Deuxième remarque, dans la topologie à trois dimensions, il est nécessaire, pour construire certains objets, tel le plan projectif, de supposer la possibilité d’un autotraversement des surfaces. Apparemment, cet autotraversement n’est pas considéré comme la caractéristique d’un corps glorieux, qui implique un espace à quatre dimensions. Qu’en est-il exactement ? Troisième remarque, qui rejoint la première, l’intervention de la « main » impose de considérer le procès topologique dans un temps discontinu (et non une durée), fait de séquences successives. Quatrième remarque, il semble bien que la spécificité de la topologie est de promouvoir des objets qui se caractérisent par la combinaison « impossible » de l’unilatère et du bilatère : est-ce par là que l’équivoque fait retour ? Enfin, la topologie n’est-elle pas propre à rendre intelligible ce passage du langagier au parolier ? Le signifiant, n’étant pas jumelé à un effet de signifié obligatoire, franchit de multiples façons la barre de résistance à la signification en profitant du fait que le sémantique, lui, est glorieux, c’est-à-dire n’oppose pas une matérialité au changement.

N’y a-t-il pas toujours un point de forclusion, y compris dans la névrose ? Là encore, il est souhaitable de comparer la réponse de Freud, qui affirme la présence d’un tel point, au moins dans le cas de l’Homme aux loups, avec ce qui peut être extrait de l’enseignement de Lacan. Ainsi, dans la leçon du 12 mai 1965(Problèmes cruciaux pour la psychanalyse), Lacan énonce : « Ce que veut dire l’inconscient, c’est que le sujet refuse un certain point de savoir, c’est que le sujet se désigne de faire exprès de ne pas savoir, c’est que le sujet s’institue – ceci est le pas où l’articulation freudienne s’enrichit de ce que je dessine en marge concernant le rapport du sujet au signifiant – c’est que le sujet s’institue d’un signifiant rejeté, verworfen, d’un signifiant dont on ne veut rien savoir. » Si c’est le cas, il faudrait alors se demander si cet échouage, ponctuel, de la castration n’est pas la condition pour que soit forée, pour un sujet, l’issue du pas-tout. Par ailleurs, toujours à tenir cette conception pour valide, on peut alors constater que la différence entre névrose et psychose est non pas l’absence de forclusion dans la première, mais le fait que la forclusion n’y porte pas sur le Nom-du-Père.

Concernant l’amour, il y a lieu de se demander si, l’amour pour le père s’adressant à lui comme agent de la castration, l’amour pour la mère ne résulterait pas, dans un temps second, d’un écart préalable de la passion de l’enfant pour sa mère, écart qui, en tout cas pour le garçon, se présentifierait dans l’amour pour une « étrangère ». Cet écart impliquerait un vœu de mort de l’enfant à l’encontre de sa mère, peut-être dérivé du constat qu’elle ne peut le castrer. Ainsi, la mort serait au fondement de l’amour qu’il pourrait ensuite éprouver enfin pour elle, à la place de sa passion initiale, et qui n’empiéterait pas, de manière rédhibitoire, sur l’amour pour une étrangère.

Rédigé par Pierre Bruno.

Il n’y a pas de civilisation sans refoulement, puisque le refoulement est non pas le fait d’une répression sociale, mais le fait incontournable du langage : quand je parle, je ne peux rien dire sur le je qui parle. Cette logique rend compte de la civilisation. D’une part, celle-ci est inventée par l’humain comme mode de traitement de sa précarité : malgré l’être qu’il reçoit de l’Autre, il naît abandonné à son existence, se découvrant mortel, angoissé, désirant et affecté d’une limite à savoir (l’inconscient, le refoulement originaire) incurable. D’autre part, une civilisation, par l’intermédiaire des parlants qui l’habitent, participe des conditions de transmission des éléments de la structure nécessaire au sujet pour s’y loger en se réalisant et en la rénovant. La matrice des discours, telle que le discours du maître la récapitule en tant que discours de l’inconscient, solidarise la structure du sujet et le lien social. Si le sujet n’habite qu’un (des) discours (qui trament la civilisation) qu’au prix du refoulement, alors « l’inconscient, c’est la politique ».

Quelles que soient les époques, la structure du sujet ne change pas – déclinée seulement par les théories qui en rendent compte. Les savoirs font une inégale place au trou du sujet. Il a fallu que les humains poussent leurs capacités créatrices jusqu’à l’invention de la science moderne pour que soit disqualifiée la prétention universelle des réponses ontologiques et que soit produit le sujet de la science – à la fois celui qui la fabrique et celui que son discours s’efforce, en vain, de suturer (cf. le point 1 ci-dessus). Celui-là n’a pas cessé de s’interroger sur le sens de sa présence au monde, hystériquement affecté par l’échec redoublé de la science à en répondre. C’est le génie de Freud d’avoir su être disponible pour inventer à son tour le dispositif qui permette à l’analysant de s’expliquer avec ce qui – de « lui » – met tout savoir en échec ; d’avoir permis de l’extraire, avec le symptôme, comme le « radical de sa singularité ».

Le sujet se situe d’un rapport au savoir. L’idéalisation du pouvoir de la science tend à rejeter le Nom-du-Père de sa considération : le pouvoir (de la démonstration incontestable) est antinomique avec l’autorité, qui repose sur le consentement de chacun (sans même s’attarder sur la réduction de la paternité à une condition de la reproduction du vivant). Promettant de guérir le sujet de son manque, la science naturalise le désir. A contrario des civilisations antérieures, la civilisation capitaliste restitue et justifie une précarité sociale et individuelle – constituant sans doute le premier cas dans l’histoire d’une civilisation qui se retourne contre elle-même.

Certes, le sujet reçoit toujours sa structure du langage, tel qu’il en a l’héritage etqu’il y consent. Ses symptômes témoignent d’ailleurs de la protestation logique contre l’anthropologie (idéologique) avec laquelle il est invité à se penser. Se peut-il que la mutation du savoir, avec la domination de la technoscience et des systèmes de communication, l’idéologie anthropologique (machinique, « ingénériale », biopolitique), demeure sans effet sur nos contemporains qui se laisseraient suggestionner ? Le fait que la référence psychanalytique soit, dans les documents officiels, diluée dans les psychothérapies diverses ou dans des psychologies mieux adaptées au néolibéralisme ne prive-t-il pas les sujets de l’appui fourni par leur position subjective ? N’est-ce pas là ce qu’il conviendrait d’examiner face à toutes les propositions de « nouvelle économie psychique », de nouveaux sujets, de nouveaux symptômes et même de « nouvelle humanité » (!) ?

À titre d’exemple susceptible d’incarner l’idéologie scientiste ambiante, mentionnons le projet de l’Institut pour la Singularité (sic). Le big bang constitue la singularité physique de référence : une configuration hautement improbable a permis la naissance d’un nouvel univers, le nôtre, et d’une nouvelle physique. L’institut en question, auquel Google contribue, se propose de traduire tous les éléments de cet univers dans un langage compatible avec le « tout communicationnel ». Cette configuration devrait à son tour constituer une nouvelle singularité, celle dont est attendue une mutation des hommes, convertis en autant de systèmes de traitement de l’information. La machine pourrait alors prendre le relais de l’humanité, débarrassée de ce qui relève du non-universalisable de chaque parlêtre (parole, sexualité, corps, inconscient, et pour tout dire symptôme).

Il se pourrait bien alors que, loin d’avoir à transformer la psychanalyse en une nouvelle science sociale, les psychanalystes aient à réintroduire, dans le lien social moderne, la considération du père – comme Lacan leur en faisait un devoir dans le champ de la science (cf. point 1). Il ne s’agit pas de nostalgie du patriarcat ou de restauration d’une idéologie pétainiste bien sûr, mais de la fonction à partir de laquelle un sujet assume le nom où loger sa filiation et s’inscrit dans les conséquences de cette nomination. Cette inscription cependant opère à rebours du temps : une génération n’est pas instituée (seulement) par celle qui précède, mais par celle qui suit (cf. le point 2). Un père doit consentir à sa nomination par l’enfant, nomination qui le frappe de castration. Telle est la condition pour que le fils ou la fille prenne sur lui (elle) le résultat de l’opération : la responsabilité de sa position, de son acte et, à son tour, de la transmission de ce par quoi l’humain s’humanise. Or l’idéologie scientiste conteste l’autorité, lui substituant la prétention d’un déterminisme absolu qui aurait déjà écrit le futur. La multiplication des abus de pouvoir – par exemple pour imposer telle politique sécuritaire – démontre in vivo l’absence du prétendu déterminisme.

Le psychanalyste est-il le dernier à incarner (faire semblant de) le réel à partirduquel il est possible de nommer le symbolique ? C’est pourquoi nul ne peut nommer quelqu’un psychanalyste. À la fin de la cure, il s’avère qu’il y a eu « du » psychanalyste.

Le monde d’aujourd’hui recourt à la psychothérapie, l’héritage du pouvoir des mots initialement abandonné aux dieux par les hommes jusqu’à l’avènement de la science moderne. Mais ce retour ante Lumières est paradoxalement adapté à la réparation de l’homme-machine, dont la conception est réhabilitée par l’anthropologie capitaliste. Non seulement la psychanalyse est née de rompre avec la psychothérapie (suggestion et hypnose), mais, accouchant le sujet de ce qui fait le réel de sa singularité, intraitable par les mots, elle le guérit de la psychothérapie et constitue par là aussi une sortie du capitalisme : le symptôme contre la massification… Force est de constater que la façon de répondre aux questions qui viennent du social soit dissout la psychanalyse dans la nostalgie d’une période révolue, soit en fait littéralement une « ennemie de la civilisation ». Freud précise que cette « ennemie de la civilisation […] devrait être bannie comme danger public[3]   ».

Cette formule freudienne n’est pas sans évoquer celle dont Lacan qualifie la « civilisation nazie » : « ennemie du genre humain ». Le chiasme entre les deux propositions (« la psychanalyse ennemie de la civilisation », les nazis précurseurs des « ennemis du genre humain ») mériterait d’être éclairé. En tout cas, la psychanalyse, loin de se constituer comme un élément culturel, voire une mode, mobiliserait ce qu’aucune civilisation ne pourra jamais métaboliser et pourrait pousser ainsi toute civilisation hors d’elle-même, pour se renouveler.

Dans tous les cas, un débat est actuellement ouvert avec des philosophes, des sociologues, des juristes, des économistes, des politiques, des citoyens (et bien entendu entre psychanalystes) : il convient de ne pas rater un rendez-vous qui pourrait constituer une occasion unique d’insuffler dans la chose politique le savoir du psychanalyste.

Rédigé par Marie-Jean Sauret.

Notes

[*]Texte rédigé par Pierre Bruno et Marie-Jean Sauret). Comme il est noté dans le liminaire, de nombreux membres de l’apjl ont participé au débat qui a conduit à la finalisation de ce texte. Pour celui-ci spécialement, il faut noter les interventions de Jacques Marblé, Jacques Podlejski et Marie-Claire Terrier.

[1]J. Lacan, « La science et la vérité », dans Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 861.

[2]J. Lacan, Le moment de conclure, séminaire inédit, leçon du 15 novembre 1977.

[3]S. Freud, « Résistances à la psychanalyse », dans Résultats, idées, problèmes, II, Paris, puf, 1995, p. 132.

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LA PASSE

 

« C’est à la mesure du point d’acte qu’il atteint dans le symbolique, que se démontre le réel. »

 « Liminaire », dans Autres écrits, Paris,… [1]

Ce travail a pour objectif de proposer quelques questions pour favoriser le débat lors des Assises. Nous aurions souhaité, dans ce rapport, faire état en les interrogeant des nombreuses interventions de Lacan sur la passe, des débats avec ses élèves, des étapes intermédiaires auxquelles certains d’entre nous ont participé, jusqu’à l’actuel de la passe à l’Association de psychanalyse Jacques Lacan (apjl). Cependant, nous sommes contraintes à notre mission de présenter un prérapport succinct, lisible par tous, qui a pour simple ambition d’initier un débat pour vérifier ce que nous avons fait de la passe de Lacan, et plus particulièrement son évolution, puisque c’est une expérience toujours en cours d’élaboration[2]  .

Nous aurons aussi à vérifier ce que les nominations ont produit à l’apjl. C’est de notre responsabilité de nous pencher sur les effets collectifs de la passe puisque la proposition de 1967 a trouvé son assise à partir de la critique de ce qu’étaient devenus les psychanalystes en 1956. Il convient de préciser que la fondation de l’apjl, issue de la position de ses fondateurs, et de ceux et celles qui s’y sont inscrits, est liée aux enjeux de la passe. La psychanalyse ne peut se passer de la passe, puisque c’est ce moment de passage qui fondera, pour l’analyste en devenir, l’acte analytique. Le pari de l’apjl est de faire école, et nous posons qu’il n’y a pas de faire école possible sans la passe. La nomination, c’est la position de l’apjl, porte sur ce passage, puisque c’est de cet acte fondateur que dépendra la survie de la psychanalyse.

La passe pour lacan (1967-1979)

En 1964, alors que Lacan fait le pas de fonder l’École freudienne de Paris, dès la fin du Séminaire XI, il trace ce qu’est une analyse et où elle doit mener. Il a l’idée qu’une fois que l’analysant s’est repéré par rapport à l’objet petit a, le fantasme fondamental devient la pulsion. De là, il interroge ce que devient celui qui estpassé par ce rapport opaque à l’origine de la pulsion. Il avance que c’est un au-delà de l’analyse qui n’a jamais été encore abordé. Le 9 octobre 1967, il propose aux analystes de l’efp un dispositif nouveau nommé la passe, qui permet de vérifier si la décision de l’analyste qui s’autorise de lui-même et de quelques autres « est fondé[e] dans sa cure [3]   Une réflexion sur l’expérience de la passe à l’apjl impose au préalable d’examiner le contexte de son invention.

Quelques textes anticipent et préparent cette invention ; nous ne citerons, ici, que deux éléments. D’abord son texte sur la situation de la psychanalyse en 1956, texte impertinent et juste, adressé à « quelques-uns » et à « d’autres[4]  », qui est un préalable à sa proposition[5]  de 1967 « Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste… [6] . Ce texte est une sorte d’instantané de ce que sont devenues les communautés d’analystes, l’ipa et la sfp, depuis la mort de Freud. Cependant, au-delà de son style satirique, les choses sont sérieuses puisque Lacan interroge avant tout la psychanalyse pour vérifier ce que son propre dévoiement a produit chez les psychanalystes. Il souhaite rendre compte de « la situation réelle et de la formation donnée[7] ». Le second élément, préalable à sa proposition, concerne l’acte, « l’immixtion de l’acte, étant, dit-il, un préalable à ma proposition[8]  J. Lacan,  ». Ces deux éléments nous donnent la portée de sa proposition : l’intension, avec l’acte qui produit un psychanalyste, et l’extension, avec la portée collective pour les psychanalystes et les modalités de leurs associations[9]  Ces quelques pages de 1956 donnent la mesure de ce qui préoccupait déjà Lacan : on y vérifie ainsi que la psychanalyse et les psychanalystes sont sur la sellette. Lacan proposait déjà à cette date un retour vers les cures parce que « pour savoir ce qu’est le transfert, il faut savoir ce qui se passe dans l’analyse[10]  . C’est ce retour vers les cures et ce qu’elles nous enseignent que Lacan inaugure avec la passe.

L’invention de ce dispositif comporte deux axes desquels Lacan ne déviera pas. Le premier pour isoler ce qu’il en est du discours analytique et le second sur l’effet attendu des cures sur les sociétés analytiques. En proposant que le psychanalyste ne s’autorise que de lui-même, cette donnée intangible puisque homogène à ce qui est obtenu d’une analyse fait de la mutation de l’analysant à l’analyste le prototype de l’acte analytique[11]  Lacan s’intéresse à ce passage parce que c’est là que l’on peut saisir l’acte, quand se produit, même si l’acte ne se juge qu’à partir de ses suites, ce moment dont l’analysant doit pouvoir rendre compte. En recentrant la transmission de la psychanalyse sur la cure, la proposition visait une reprise féconde pour la psychanalyse qui glissait alors vers l’egopsychologie, ce qui la réduisait à une psychothérapie.

Envisager les soubassements qui ont conduit Lacan à son invention ne dédouane pas de repérer ce qui a été, en 1967, le déclencheur de cette petite révolution, que Lacan appelait « une petite réforme ». L’urgence qui l’a conduit, en 1967, à proposer à ceux de son école qui le souhaitaient cette procédure hors du commun tient à la situation de l’efp, fondée trois ans plus tôt. Les objectifs de l’efp étaient de promouvoir le progrès de la psychanalyse et d’assurer la formation des psychanalystes. Or cette nouvelle expérience institutionnelle, qui n’avait que trois ans, avait déjà produit, c’est lisible dans tous les textes de cette époque, des effets de groupe qui prenaient le pas sur la psychanalyse et à terme risquaient d’entraîner une fragmentation de l’efp [12] . À la fin de l’année 1967, une cascade de textes, de propositions et de créations vont dans le sens d’opérer un virage. La création de Scilicet[ 13] , la proposition du 9 octobre, suivie le 6 décembre de son « Discours à l’efp [14]   », puis le 14 décembre 1967, à Naples, « La méprise du sujet supposé savoir[15]  , et le lendemain, le 15 décembre 1967 à Rome, « La psychanalyse. Raison d’un échec[16]   », ces textes font tous résonner une position décidée de Lacan, non seulement pour fonder le statut de la psychanalyse, en lui procurant « une considération scientifique », mais aussi pour vérifier si un autre mode de recrutement « hors des lois de la concurrence » (titres et travaux) aurait quelques conséquences sur les effets de groupe.

Entendons par recrutement le fait de s’associer avec ceux dont on pense qu’ils participeront au renouvellement de la psychanalyse. Lacan propose donc un recrutement sur l’acte, c’est-à-dire sur la façon dont l’inconscient se réalise[17]   Si cela nous semble d’une logique implacable, pourquoi la proposition de 1967 a-t-elle soulevé tant de refus ? On peut considérer que le scandale tenait au fait que Lacan mettait des non-analystes, mais analysés, « au contrôle de ce qui résulte de l’acte analytique ». C’était en somme un « remède de cheval [18]  » pour traiter narcissisme et infatuation. Mais, au-delà de cet aspect non négligeable, la passe vise le cœur même de la cure et le lien que le sujet entretient avec le discours analytique.

Lacan a insisté sur sa prudence, sa discrétion et son discernement[19]  à propos du contenu de sa proposition ainsi que des conditions de son acceptation. Ce qu’il propose nous paraît maintenant homogène à la fin de l’analyse ; c’est, il a pu le dire lui-même, « une épreuve d’exigence logique ». Sans doute n’en sommes-nous pas au même point qu’alors, et c’est la preuve que nous avons obtenu certaines avancées et certains éclaircissements de l’enseignement de Lacan, tout autant que l’avancée de la portée des cures. La proposition et le discours à l’efp commencent par le souci de fonder une école[20]   « Il va s’agir de structures assurées dans la psychanalyse et de garantir leur effectuation chez le psychanalyste[21]  » Les structures assurées sont celles qui ont quelques chances d’assurer l’avenir de la psychanalyse. Lacan dit : dans la psychanalyse et non pour la psychanalyse, sans doute s’agit-il de nous occuper d’abord de ce qui se passe dans la cure, si nous voulons dans un second temps assurer l’avenir de la psychanalyse en extension.

La transmission ne viendra pas de la hiérarchie, les ame, ceux qui sont reconnus, faisant bien souvent stagner le savoir, mais elle a plus de chance de venir de l’expérience de ceux que Lacan a appelés le gradus. Il veut séparer les didacticiens, auxquels tout le monde suppose le savoir, de ceux qui viennent de sortir de la cure, tout frais, jeunes poussins sortis de l’œuf, encore dans l’acte de ce passage, parce que nous avons peut-être des chances de les entendre dire quelque chose de neuf, « un dit autre ». Un savoir qui se dépose à la façon de l’analysant a des chances de faire résonner le plus singulier qui tient au réel, hors des doctrines en cours. Lacan attend en premier lieu de ces témoignages un éclaircissement sur le passage de l’analysant à l’analyste. Qu’est-ce qui a décidé l’analysant à effectuer ce passage ? C’est un moment de discontinuité radicale qui risque d’être recouvert par l’amnésie de ce qui a fondé cet acte – nous savons par expérience que c’est ce qui fera le lit du démenti. Le raccord qui soude les deux bords de cette discontinuité : analysant l’instant d’avant et analyste, produit de l’acte, l’instant d’après, n’est pas lisible dans l’instant même de ce passage puisque le sujet n’y est pas, par contre il « saisit » l’analysant dès sa sortie. À partir de là, soit l’analysant referme les yeux et une grande partie de ce qui a été acquis est perdu[ 22] , soit il transmet le relais d’abord dans la passe, puis en tant qu’analyste, mais pas seulement.

Empruntons une fois de plus à Lacan cet énoncé que nous aimons beaucoup à l’apjl, quand il parle de la terminaison d’une analyse comme ce moment où « la satisfaction du sujet se trouve à se réaliser dans la satisfaction de chacun [23]  », pour saisir qu’un analysant peut décider de ne pas occuper cette place tout en constatant que le fait d’être dans le discours analytique a des effets ailleurs, et pour d’autres, hors de la cure. Cette saisie soudaine d’un désir sans objet, ou « sans demande », est la conséquence d’un franchissement du savoir, d’une désupposition du savoir à l’analyste quand l’analysant s’aperçoit que « seul le symptôme sait ce qu’il est » et qu’il n’y a pas de sujet du savoir. C’est une nécessité pour s’affranchir du transfert. « Ainsi le désir du psychanalyste est-il ce lieu dont on est hors sans y penser, mais où se retrouver, c’est en être sorti pour de bon, soit cette sortie ne l’avoir prise que comme entrée, encore n’est-ce pas n’importe laquelle puisque c’est la voie du psychanalysant[24]  » L’acte en soi se manifeste par une discontinuité, mais on ne pourra parler d’acte qu’à partir des suites, la demande de passe ou le fait de consentir à recevoir des demandes d’analyse ou encore de commencer à transmettre. Le désir de l’analyste n’est ni le désir d’être analyste, ni celui d’en faire une profession. C’est un désir qui nécessite la résolution de la névrose, pour que l’analysant se retrouve dans son symptôme et puisse ainsi « admettre celui de l’autre[25]   ».

En 1973, dans son intervention sur la passe à la Grande-Motte, puis en 1974, dans « La lettre aux Italiens », Lacan opère une sorte de virage qui tient, on peut le penser, à l’expérience concrète de six ans de témoignage. Il insiste non plus sur la formation des analystes mais sur la transmission de l’expérience par la passe. Il précise qu’il a parlé de « formations de l’inconscient » : « […] je n’ai pas parlé de formation analytique ». L’analyse est une expérience, voire une aventure, qui enseigne au sujet ce qu’il est. Au regard des termes de la proposition de Lacan : destitution subjective, déchoir de son fantasme, desêtre de l’analyste, on trouve en 1974 invention de savoir, horreur de savoir, rebut de l’humanité, savoir dans le réel[26]  .

Reste sa déception sur le témoignage de ce passage, qu’il exprime à Deauville en 1978, après dix ans d’expérience de la passe, quand il insiste sur la question « de ce qui peut passer dans la tête de quelqu’un pour qu’il puisse s’autoriser d’être analyste ». Il précise qu’il n’a eu aucun témoignage de la façon dont cela se produit. Le désir de l’analyste dans le témoignage fait toujours l’objet d’un débat. Bien que les analysants sachent que c’est ce dont il s’agit de témoigner, très peu s’y engagent. Plusieurs hypothèses peuvent être discutées. Soit ce passage n’est pas forcément lisible en première intention parce que le passant n’a pas encore pu le décrypter, et c’est au cartel de l’extraire. On peut alors se demander ce qui le pousse à demander la passe, sinon à poser que l’insu n’est pas strictement équivalent au non-aperçu. Quelque chose sait sans que ça se sache. C’est la dimension du savoir sans sujet, qui est la définition même du savoir de l’inconscient. Soit parce que le passant n’a pas le point de perspective de la conclusion de son analyse[27] pour voir les plans de sa névrose, ce qui permettrait de repérer l’intimité entre le désir et l’acte.

Lacan évoluera, nous l’avons dit, avec l’expérience de sa procédure. Cependant, jusqu’au bout, le centre de gravité de la passe restera ce passage et la transmission de ce désir. « La passe permet en effet à quelqu’un qui pense qu’il peut être analyste, […] de communiquer ce qui l’a fait se décider, ce qui l’a fait s’autoriser ainsi[28]   » S’il taxe cet acte de risque fou, il s’agit de saisir que cette folie porte sur le fait de « devenir cet objet ». Ce risque tient non pas à un risque imaginaire, mais au fait de supporter d’être en place de semblant d’objet a, puisque c’est ainsi que l’acte analytique a quelques chances de viser au cœur de l’être.

Avant d’aborder la passe à l’apjl, ne ratons pas le terme de rebut que Lacan reprend à plusieurs reprises à partir de 1974, comme s’il prenait la relève de l’expression « désêtre de l’analyste » présente en 1967 dans sa proposition. C’est l’expérience de la pratique de l’analyse qui nous en fait saisir toute la portée. Si l’analyste a cerné la cause de sa propre horreur de savoir, il sait être un rebut. Lacan précise que cela ne suffit pas, cette rencontre doit le porter à l’enthousiasme, sans doute parce qu’on ne peut en avoir idée qu’en touchant au réel et c’est ce savoir nouveau qui porte à une sorte de « joie spacieuse ». Pour terminer, précisons les conditions de repérage entre la passe et la conclusion de l’analyse : si le passage à l’analyste tient à la résolution de la névrose de transfert[29] , la résolution du transfert, quant à elle, est solidaire de la conclusion de la cure. Le fait de passer de l’impuissance à l’impossibilité logique, qui incarne le réel, permet à l’analyse de se précipiter dans une conclusion.

La passe à l’apjl (2001-2009)

Après cette mise en perspective de l’invention de la passe et de ses fondements, qu’avons-nous appris de ces huit années d’expérience et quelles sont les questions au travail ? Nous pouvons affirmer sans prétention qu’un des soucis de l’Association de psychanalyse Jacques Lacan, dès sa fondation, a été de laisser toutes ses chances à l’expérience de la passe. Sans préjuger d’une quelconque réussite ou d’un ratage, nous pouvons dire aujourd’hui que la passe est en place dans l’association : le nombre de demandes de passe est significatif, les nominations, par leur impact, par l’effet de surprise, par l’événement et la satisfaction austère qu’elles ont produits dans l’association, montrent à quel point non seulement la passe est accessible mais de quelle façon la simplicité sérieuse de la mise en place du dispositif, une mise en place non surmoïque, permet de se sentir concerné pour s’offrir et offrir aux autres l’expérience.

Quarante ans après la mise en œuvre effective de la procédure de la passe, n’oublions pas les mots de Lacan : « Ce que je voudrais vous dire c’est ceci : c’est que l’expérience de la passe est une expérience en cours[30] . » Que l’expérience de la passe soit encore en cours veut dire que nous y sommes encore à attendre de cette expérience, et ce qui est particulièrement encourageant est le fait que nous nous mettons à attendre à plusieurs, de nos lieux différents, de nos parcours différents. Avec la passe, nous disposons d’une forme d’expérience commune, ou du moins pouvant être partagée, apte à servir de pierre de touche pour susciter un vrai débat, malheureusement parfois absent ou masqué par des intérêts sectaires dans certains groupes analytiques. Sans l’expérience de la passe, il n’y a aucun moyen d’éclairer « le risque fou » de ce passage à l’analyste, en tant que celui-ci relève de cette offre à entrer dans le discours analytique, qui fait pièce et objection à tout autre. Le sens de la passe, nous y avons maintenant amplement insisté, est de témoigner de cet éclair qu’est le passage. Accorder à la passe cette place implique une certaine conception de la clinique psychanalytique et de sa transmission. Le désir de l’analyste ne peut pas se réduire à une finalité thérapeutique, le risque pris du savoir, l’articulation de la vérité et du savoir, la raison pour laquelle un sujet s’est adressé à la psychanalyse trouvent dans la passe une réponse au-delà de tout contenu et de toute garantie. Cette expérience conduit au gain de l’acte et ne réduit pas le parcours singulier du sujet à un savoir préétabli. Le fait que l’analyste du passant soit mis hors de la procédure permet de saisir d’emblée, dans l’enjeu de la passe, la mutation transférentielle que l’expérience exige et qui met à l’horizon le savoir que chacun est invité à renouveler. C’est en sachant un peu plus ce qu’on appelle « désir du psychanalyste » que le nouage entre l’intension et l’extension de la psychanalyse pourra être réinterrogé.

Pour mesurer d’entrée ce que la passe met en place, évoquons deux points préliminaires dégagés de notre expérience de la passe à l’apjl, qui nous permettent de saisir que le désir va bien au-delà de l’empan d’une cure.

Un premier préliminaire : l’éthique du témoignage

Il s’agit d’une clinique du dire de l’analysant qui témoigne de ce qu’a été son analyse, de la façon dont elle a opéré une modification radicale de sa position dans l’existence. Cette clinique oppose l’acte éthique de témoigner à la construction du cas par l’analyste. La passe ouvre un espace pour que chacun puisse « y mettre du sien », dire « ce qui l’a fait se décider et s’engager dans un discours », faire « un pas de plus », « y aller » pour rendre compte de ce savoir si particulier : savoir sur l’acte, transmission en acte de l’advenue du désir du psychanalyste, qu’il se concrétise ou non par la décision de le devenir. C’est dans ce sens que la passe continue à « ouvrir le champ de l’expérience de ce qui est la psychanalyse », à agrandir les ressources du savoir. L’analyste ne peut « s’autoriser que de lui-même », de ce peu de savoir extrait, voire parfois révélé, et en tension avec sa propre cure. La passe permet de se repérer à la façon dont on forge son savoir, ose son propre style, pour rendre palpables la dimension informulable et imprévisible du désir, le saut de l’acte, l’irréductible du sujet et de sa division à tout savoir déductible. Qu’il s’agisse d’« une conséquence tirée d’un aperçu sous transfert » ou d’une transmission en acte : séparation, forçage, issue d’une impasse, dans tous les cas il s’agit de quelque chose de singulier.

Le tournant qu’introduit ici la passe oblige à considérer comme principe essentiel de la fin de l’analyse le fait que « la psychanalyse est constituée comme didactique par le vouloir du sujet », et non par la sélection préalable d’un candidat par des « didacticiens établis ». Mais, plus important encore, « l’analyse contestera ce vouloir, à mesure même de l’approche du désir qu’il recèle[31]   ». C’est dire la complexité de ce désir de l’analyste impossible à positiver dans une sorte de continuité déductive. Lacan le formule très joliment : « D’où ma proposition que l’analyste ne s’hystorise que de lui-même : fait patent et même s’il se fait confirmer d’une hiérarchie. Quelle hiérarchie pourrait lui confirmer d’être analyste, lui en donner le tampon ? […] Comment peut lui venir l’idée de prendre le relais de cette fonction ? D’où j’ai désigné de la passe cette mise à l’épreuve de l’hystorisation de l’analyse, […][32]   » Lacan laisse la passe à la disposition de « ceux qui se risquent à témoigner au mieux de la vérité menteuse[33]  ».

Un deuxième préliminaire : la logique collective

D’autre part, nul ne doute maintenant de la logique collective que le dispositif de la passe met en place : analysants, passant, passeurs, membres de cartels, plus-un des cartels, ae, ae non nommés (« à eux non nommés[34]   »), membres des associations et des écoles qui inscrivent le dispositif dans leur mode de fonctionnement, mais le contraire est aussi valable, membres des associations dont la passe ne fait pas partie du fonctionnement, pour tous, cette logique collective est peut-être une des seules voies pour préserver et continuer à orienter la psychanalyse dans le sens de l’horizon dégagé par Lacan : celui de construire une « communauté d’expérience[35]   ». Cette dimension collective se dévoile donc dans une clinique de la place du psychanalyste, dans l’après-coup de son acte, capable ou non de rendre possible la satisfaction de la fin, de consentir à cette « urgence », qui ne se limite pas à la seule satisfaction propre du sujet, ce que nous avons cité précédemment, par laquelle « la satisfaction du sujet trouve à se réaliser dans la satisfaction de chacun, c’est-à-dire de tous ceux qu’elle associe dans une œuvre humaine ».

Par ailleurs, l’expérience de la passe, par la place qu’elle donne au témoignage, à l’acte incontestablement humain de témoigner d’un parcours singulier, d’un franchissement, d’un désir inédit forgé de son propre cru, est accessible au-delà de toute appartenance institutionnelle à tout sujet qui s’y rend disponible. La question se pose à l’analysant du bon moment pour témoigner. Le dispositif de la passe dans sa configuration même permet d’illustrer certains écarts, tout en exigeant multiples articulations : avec la cure, avec la question de la fin de l’analyse, avec l’école, avec le « faire école », avec la transmission du savoir analytique, avec la façon dont chaque association ou école tente de cerner le rapport entre l’expérience et l’enjeu de la nomination et de la non-nomination. Nous essayerons de déplier et d’ouvrir au débat ces différentes articulations au débat.

Le débat sur la passe le lieu de la passe : cure ou dispositif ?

Dans son discours sur « L’expérience de la passe » à la Grande-Motte, Lacan va élargir le moment de ce passage jusqu’au dispositif. Quand il compare la passe à l’éclair, il parle d’une expérience bouleversante, qui oscille entre « perplexité et embarras », induite par la procédure, par les différents moments qu’elle permet dans son trajet, c’est-à-dire du moment de la demande de passe à la réponse du cartel et ses conséquences pour le passant et pour la communauté analytique.

Nous avons l’habitude d’utiliser le terme de passe sous deux acceptions, ce qui ne rend pas le débat limpide pour un néophyte. Sans doute y a-t-il une raison à cela, qu’éclairent assez bien les témoignages actuels. La première acception est utilisée pour nommer le passage même de l’analysant à l’analyste quand il a lieu dans l’analyse ou dans le dispositif ; la seconde est le témoignage dans la procédure – on entend dire : « Je fais la passe » pour dire qu’on s’est engagé dans la procédure.

Dans la proposition du 9 octobre 1967, le terme de passe désigne, incontestablement, un moment de virage, moment du passage de l’analysant à l’analyste. La passe a lieu dans la cure : mutation du transfert, dévoilement de l’objet qu’on était pour l’Autre, virage de l’impuissance à l’impossible dans ses différents registres – impossible du rapport sexuel, impossible du tout-sens –, puis (en 1976) identification au symptôme.

Quant à la rencontre avec le désir de l’analyste, pour certains, l’irruption soudaine dans le discours analytique a lieu dans la cure et on en mesurera la portée d’acte à l’aune de ce qu’en fera l’analysant ; pour d’autres, c’est le témoignage dans la procédure qui a produit ce passage par quelques contingences, dont certains passants à l’apjl ont pu faire la démonstration en acte. Ces deux acceptions se justifient du simple fait que nous l’avons constaté, dans les témoignages. Les questions qui se dégagent de cette partition sont nombreuses. Sans doute sont-elles à soumettre au débat, bien que seule l’expérience nous enseigne. Les témoignages nous ont mis face à ces deux types de passe. On pourra se demander ce qui permet au cartel de repérer ce passage de l’analysant à l’analyste quand il n’est pas explicitement formulé.

Il y a des passants qui se présentent au dispositif avec l’idée qu’ils vont offrir un témoignage de quelque chose qui s’est passé dans la cure : une élaboration de la progression des mouvements de la cure, l’abord du réel, la modification dans leur rapport au savoir, les modalités de l’émergence du désir de l’analyste, un savoir sur ce que le passant est comme symptôme et la conclusion qu’il en a tirée. Un par un au singulier, ces témoignages n’excluent pas la surprise, la contingence de la rencontre inhérente au dispositif : le dialogue avec les passeurs et l’adresse aux membres du cartel. Mais avant tout, à partir de la logique du témoignage, se dégage la logique d’un parcours à transmettre et à partager. Dans certains cas, il est possible de penser que la passe, quand elle a lieu dans la cure, rend plus lisible la corrélation avec une conclusion possible. Au-delà d’une trajectoire de cure, dont le cartel repère la logique, de l’entrée à la conclusion, le témoignage est toujours le moment de démontrer par un dire inédit que le franchissement a eu lieu. S’il n’y avait pas le dispositif, il n’y aurait pas de transmission de ce trajet.

Cependant, il y a aussi, dans notre expérience de la passe, ceux qui se présentent au dispositif pour témoigner d’un moment de suspens, d’impasse, d’urgence subjective ou de l’impossibilité de sortir du lien transférentiel. On a parfois pu constater, quand la passe s’effectue en témoignant dans le temps réel du dispositif, une « passe dans la passe ». La passe, alors, apparaît davantage dans sa dimension de lieu ou de temps de passage. Plus qu’un lieu où on vient pour partager un savoir, cette « passe dans la passe » est un espace où l’on vient pour désactiver, séparer en acte, ouvrir son expérience à un au-delà de la cure et du transfert. On ne peut bien sûr pas conclure de cette précédente remarque qu’il y a toujours eu passe dans la passe. Parfois le sujet témoigne de son impasse, ce qui lui permet de repartir vers la cure. Peut-on, dans les cas de passe dans la passe, prendre acte qu’il s’agit d’un moment en corrélation avec le désir de l’analyste, avec ce qui permet de se tenir dans ce discours analytique ?

Rappelons que l’offre du dispositif constitue une extériorité à l’analyse, ce qui faisait dire à Lacan que la passe n’avait rien à voir avec l’analyse[36]  . Les différents postulats de Lacan sur la passe ne démentent jamais le fait que, au-delà de la logique déductive de la cure et des coordonnées logiques de l’entrée et de la conclusion, la passe ouvre à l’acte d’instituer l’analyste, qui ne se déduit d’aucun savoir préalable. Dans tous les cas, l’existence du dispositif enclenche un mouvement capable de faire de chaque expérience de la cure non pas un cas à raconter, ni un exemple de vérification ou de réfutabilité d’un certain savoir, mais l’occasion d’une transmission de ce à quoi peut conduire une analyse quand chaque avancée fait objection à toute doctrine.

Cette façon d’y aller, de transmettre finit par toucher l’expérience même de la cure et de sa transmission et c’est pour cette raison que la passe s’avère une pièce essentielle pour la réinvention de la psychanalyse. Cette façon de se positionner est une contre-expérience de normalisation envisagée à partir de critères ou encore de profils d’AE selon des standards conformes aux idéaux de l’institution.

Enfin, dans le cas de « passe dans la passe », nous avons entendu des sujets qui nous parlent dans d’autres termes de ce qu’ils sont en train de traverser, sans savoir exactement encore ce qui se passe. On voit bien qu’il s’agit de passants qui sont sous le coup de leur expérience ; loin d’utiliser un savoir théorique qui recouvrirait le réel de leur singularité, ils nous offrent parfois, dans un instant de grâce, une trame nouvelle et éclairante. C’est parfois ce qui permet au cartel de nommer quand il considère que le réel est atteint en dépit du sens.

Parfois, les membres du cartel de la passe sont eux-mêmes embarqués dans le tourbillon de cette expérience, dans un suspens de savoir de cette expérience, au point que c’est seulement dans l’après-coup d’une nomination, et après un premier texte de celui qui est devenu entretemps ae, que se résout l’énigme, en permettant d’entr’apercevoir l’éclair qui a enveloppé ceux qui ont fait partie de l’expérience. Cette dimension de reconnaissance, d’authentification de la prégnance d’une expérience du désir de l’analyste donne aussi son statut à la notion de risque pour le sujet, pour le cartel, pour le passeur, pour l’analyste qui désigne le passeur.

Dans tous les cas, que l’accent soit mis du côté de l’élaboration de la cure ou du côté de la passe dans la passe, elle est un moment où, la certitude l’emportant sur l’incertitude, elle lie autrement la vie et la cure, parce que c’est un lien qui garde le rapport topologique entre la cure et l’expérience dans le dispositif par un dire qui transcende le symbolique.

Le lecteur aura compris qu’il n’y a pas de « passe parfaite ». Ce serait même une contradiction dans les termes, puisque la passe elle-même implique que tout n’est pas passé au discours[37]  . Si le sujet se fixe à une doctrine de la passe, il n’y aura pas l’authenticité et la créativité de la passe. « Le cartel ne cherche pas à vérifier un dogme, il est capable de nommer la surprise d’une modalité présente, non dite, mais qui nous semble advenue du passage à l’analyste chez le passant. »

Enfin, dans les deux cas, une chose s’impose : « Le désir du psychanalyste, ne saurait s’apparier avec l’idéologie du “self-made man”. » « La grâce, si grâce il y a, ne vient ni du sujet, ni de l’Autre, mais de ce lieu non géographique qu’on peut appeler le hasard d’être en vie, hasard dont la passe franchie renouvelle la promesse et la précarité[38]  . » C’est seulement à envisager les choses dans ce sens que nous ne tomberons pas dans l’idée d’une transmission qui serait la communication d’un parcours – « traçabilité et transparence des critères analytiques pour être nommé » –, qui annulerait ipso facto le « trajet de l’expérience dans le dispositif » et le nouveau de l’expérience de chacun.

Nous n’avons pas eu affaire à ce type de témoignage. Les témoignages de passe ne sont pas non plus un récit accompli de la cure. Même si elle implique de revenir sur ses pas, sur ses traces, sur la construction de coordonnées de sa cure, il y a une dimension d’au-delà de la cure dans la passe. Le témoignage est toujours un dire second, ce n’est pas ce qui s’est dit dans la cure, la dimension déductive est utile à la transmission. Partant de là, on peut interroger ce dire dans le dispositif : est-ce un dire second ? Ou est-ce un dire premier qui tient à ce qui n’a pu se dire dans la cure ? Cette question interroge aussi la direction des cures.

La passe est en temps réel la façon dont le sujet traite ce lien topologique entre dedans et dehors, intime et public. Soutenir cet écart, entre dehors et dedans, nous paraît essentiel. Si le témoignage visait simplement à communiquer une découverte, ce passage pourrait se transmettre directement au cartel, on pourrait se passer des passeurs. Le dispositif démontre qu’il y a quelque chose de l’ordre d’un au-delà, d’un redoublement inscrit dans la forme même du dispositif, un espace et une temporalité, qui de façon topologique bouclent « le trajet de l’acte ». Nous insistons sur le fait qu’il y a dans la passe quelque chose qui ne se réduit pas au seul savoir. Lacan lui-même, dans la proposition, insiste sur la nécessité des passeurs, dans leurs différences par rapport au cartel, pour authentifier le témoignage du passant, puisque tout de la vérité ne passe pas au savoir.

L’AE, analyste du faire ecole

L’AE ne peut l’être qu’à l’avoir demandé. La nomination d’un ae implique entre autres choses d’avoir pu reconnaître l’authenticité de sa demande, la légitimité de cette décision d’enclencher une autre histoire, d’en impliquer d’autres dans ce pas inédit d’un « vouloir dire », de vouloir témoigner de ce quelque chose qui s’est réveillé, et qui peut être transmis. Il s’agit d’un moment-clé, celui de la demande de participer au dispositif.

L’AE est quelqu’un qui est à la tâche de formuler, de traiter au vif les problèmes de la psychanalyse, pour lui, sur « la brèche de les résoudre ». Il vient à introduire du nouveau dans une école. Il n’y a pas de profil d’AE élaboré par l’association, il n’est pas le garant du même, il est celui qui décomplète. Nous ne pouvons pas parler de caste des AE. Il a pu y en avoir dans certains lieux quand l’expérience de la passe était démentie par une récupération institutionnelle.

La communauté analytique peut attendre de l’ae d’injecter dans la dimension associative sa « pulsation au faire école » quand il fait passer son invention de savoir. Il doit trouver son propre mode de transmission, par ses écrits, par son dire, par son énonciation, parfois son silence, peu importe pourvu que ce soit son style et qu’il montre que l’expérience est accessible.

Que peut-on dire des ae que nous avons nommés ? Ils ont tous écrit un premier texte, publié dans Psychanalyse, mais ont-ils toujours trouvé la place, ou l’apjl la leur a-t-elle donnée pour poursuivre activement leur transmission ? On peut aussi noter leurs positions de modestie, la nomination n’ayant engendré, dans aucun cas, d’infatuation, plutôt davantage d’humilité et de modestie.

À eux non nommes

Les deux formulations AE (à eux) et ae non nommés dont nous faisions état dans la note 34 donnent en les contractant : à eux non nommés, ce qui ouvre une belle perspective pour parler de la place nécessaire à donner aux passants non nommés. Ils sont une partie essentielle dans la transmission du savoir analytique et un indicateur très sensible de la logique collective qui soutient le faire école dans chaque lieu où existe la procédure. Cette façon de voir les choses prend aussi au sérieux le dire de Lacan selon lequel l’absence de nomination conclusive doit être entendue dans la communauté analytique comme le fait qu’il y a encore de l’espoir, un encouragement à continuer, à aller encore plus loin…

Les témoignages de passe

Les cartels de passe ont parfois été saisis par certains types de témoignages qui étaient des récits de vie, sans référence à l’opérativité de l’analyse ou au transfert. Certains passants parlent de leurs transformations, des changements dans leur vie, de parcours d’émancipation, mais n’articulent pas ces modifications à l’effet de leur cure, de telle sorte que l’on ne sait pas comment ces modifications ont opéré. Ces cas n’ont pas été sans poser de questions aux cartels, parce que d’une part l’on ne saura jamais si les modifications dont parle le passant de la position du sujet, de sa capacité à aimer, désirer et travailler, comme le disait Freud, tiennent à l’analyse ou au mouvement de la vie, et d’autre part, quand ils témoignent de tronçons qui pourraient faire penser à un embryon du désir de l’analyste, on ne sait rien sur la façon dont ces changements sont issus de la cure. On peut préciser au passage qu’il y a là un impossible à savoir si sans analyse ces modifications auraient eu lieu.

Ces témoignages ont conduit les cartels à ne pas nommer, faute de transmission, mais on a pu se demander si dans certains cas il était possible de lire cette absence d’articulation avec la cure comme une séparation d’avec l’analyste, une séparation en acte de ce qui a eu lieu dans la cure comme si l’analyste était expulsé en tant qu’objet. Ce silence n’a pas été sans nous interroger.

Quel est le danger d’anticiper la passe avant la conclusion de l’analyse ? Il y a des difficultés diverses, c’est à chacun d’en mesurer les conséquences et de dire ce qui le conduit à sa demande. Un forçage anticipé est parfois un recours pour masquer l’horreur de savoir et peut court-circuiter la conclusion de la cure, ou la précipiter. L’anticipation de la demande de passe sur la conclusion prive l’analysant de sa capacité d’invention.

Les passeurs

Pour la désignation des passeurs, nous nous référons à la proposition de Lacan dans sa note pour ceux qui sont susceptibles de les désigner[39]  . Le passeur a dû apprendre que « l’analyse, de la plainte, ne fait qu’utiliser la vérité ». Il peut ne pas savoir encore ce qui le porte à cette fonction, mais il peut aussi le savoir. Lacan précise que le risque, « c’est que ce savoir, il lui faudra le construire avec son inconscient », et le savoir qu’il a de son inconscient « ne convient peut-être pas au repérage d’autres savoirs ». Il conviendrait donc qu’il soit vacciné contre la compassion ou l’identification au passant, pour laisser la place à un autre type de saisissement devant ce qu’il entend ; que son écoute soit au service du désir de savoir et non d’une quelconque passion. Lacan souhaitait que les passeurs soient choisis « parmi de tout nouveaux venus[40]  ». Qu’ils soient la passe permet qu’ils soient sensibles, capables d’entendre « ce moment », de l’accueillir, d’entendre l’altérité, sans être des agents fonctionnaires du discours analytique. Est-il possible de désigner un passeur parce qu’on juge de sa capacité de bien dire et de son ouverture à une logique collective ? Nous préférons qu’il soit la passe. Le passeur est-il un simple scribe, ou une simple « plaque sensible », comme le disait Lacan ? Sans doute doit-il y mettre du sien en posant quelques questions, quand les choses ne lui paraissent pas claires, car il aura à les transmettre au cartel. Nous avons laissé les passeurs se débrouiller de leur mission sans nous assurer de ce qu’ils connaissaient de la passe.

Peut être est-ce à l’analyste d’y veiller quand le passeur apprend qu’il a été désigné. Le fait que l’analyste dise ou non à un analysant qu’il l’a désigné est une question qui relève strictement de l’acte analytique. Si l’analyste décide de ne pas le dire, c’est sans doute parce qu’il espère que cette désignation marquera un moment de la cure. Lacan précise qu’il le désigne « indépendamment du consentement du sujet lui-même[41]  ». Par contre, si l’analyste souhaite le dire à son analysant, c’est son acte. Le passeur peut mettre fin à son expérience, soit parce qu’il fait lui-même la passe, soit parce qu’il estime que son usure n’est pas positive pour les passants.

Passe et nomination

La question de ce qui est nommé travaille les psychanalystes, il y a un débat. Lanomination est parfois vécue comme une entrave imaginaire. Certains sont pour une nomination et d’autres contre, ou d’autres encore parlent de la possibilité de pouvoir conclure à une nomination et de l’obligation de s’abstenir.

Sans doute, la passe dans la passe a conduit les membres des cartels à s’extraire de la doctrine de la passe pour vérifier comment ces nouvelles données offraient une passe moins corsetée que la proposition de 1967. Le dispositif de la passe doit vérifier ce qui se passe dans cette discontinuité, où qu’elle ait lieu, du moment qu’elle produit du désir de l’analyste et porte l’acte à venir. C’est à chaque fois un pari des cartels. La nomination est toujours un pari. La non-nomination est plus une difficulté à se repérer dans ce qui est transmis – soit parce que le témoignage n’est pas explicite sur cette question, soit parce qu’il n’y a pas eu ce passage, soit parce que le cartel ou les passeurs n’ont pas pu entendre – qu’un ratage de la passe.

Concernant la nomination, l’apjl retient la position suivante, qui nous paraît homogène avec ce que nous apprend l’analyse : « La nomination du passant comme ae nomme le symbolique, c’est-à-dire reconnaît dans l’ae un symptôme, soit la marque non réductible de l’impossibilité pour un sens, de résorber le réel[42]  . »

Le faire école et le dispositif

Le dispositif mis en place à l’apjl tient à la position de l’association de faire école. Cela n’exclut pas de travailler avec d’autres associations. Nous avions décidé, dans notre procédure, de choisir des plus-uns extérieurs à notre association ; nous l’avons mis en pratique. La passe doit coiffer l’association. C’est la passe qui prime sur l’association puisque c’est elle qui oriente.

Il doit y avoir un écart, une liberté entre l’association et la passe. Il convient, nous a-t-il semblé, de maintenir autant que possible une discontinuité entre l’association et le dispositif, de telle sorte qu’il n’y ait pas de parcours totalisants, ou même totalitaires de l’expérience qui irait de l’analysant d’École à l’ae de cette école.

Nous avons accepté toutes les demandes, en particulier de membres d’autres associations. Le dispositif est un lieu où se tressent attaches et coupures, liens et séparations. C’est à ce titre que cette extériorité est précieuse.

Le travail des cartels de passe

Lacan attendait des cartels de la passe un travail, en particulier celui d’une transmission par une sériation de l’expérience. À l’apjl, les cartels ne sont pas un collège de sages, ni une instance de garantie. Une critique se fait entendre à propos du peu de témoignages publics des cartels, qui n’ont pas encore trouvé leurs marques, sans doute par un excès de prudence et pour éviter de générer de nouvelles doctrines de la passe. Nous pouvons faire proposition qui permettrait un travail qui ne relèverait pas d’une galerie de portraits mais garantirait que le faire école tient à la passe. Chaque membre du cartel peut s’engager à déplier une question qu’un passant lui a enseignée. Il a paru nécessaire, à certains qui ont participé à l’expérience, que le cartel se donne le temps de plusieurs réunions, que l’on ait déjà conclu ou non, afin d’ajuster la décision vis-à-vis du passant et parce que les discussions dans le cartel constituent une élaboration précieuse pour chacun.

La passe doit permettre à la psychanalyse de ne pas figer le savoir dans une doctrine, de laisser se déplier les capacités d’invention de l’inconscient et de laisser ainsi aux passants et aux autres participants à l’expérience la responsabilité de la transmission.

Notes

[*]

Texte rédigé par Patricia León (patricia. leon@ wanadoo. fr) et Isabelle Morin (i. morin@ netcourrier. com).

[1]J. Lacan, « Liminaire », dans Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 592.

[2]Pour construire ce rapport sur la passe pour les Assises sur le savoir du psychanalyste, nous avons demandé à quelques-uns de nos collègues appartenant à d’autres associations, plus-uns dans notre dispositif, de nous transmettre leurs avis et leurs questions à partir de leur participation à notre expérience. D’autres collègues de l’association ont répondu à cette invitation de s’exprimer. Un atelier de recherche composé de Michel Mesclier, Martine Noël, Jacques Podjelski et Catherine Vasseur a eu pour mission de parcourir la littérature analytique sur la passe, sans prétendre un examen exhaustif, mais cherchant à repérer les questions qui nous permettent de tirer au clair nos propres conceptions. Nous les remercions tous de ce travail.

[3]Ce dispositif a évolué dans le temps. La procédure est proposée à celui que Lacan a nommé le passant, qui est un analysant qui souhaite transmettre ce moment de passage à l’analyste. Deux passeurs, nommés par leurs analystes parce qu’« ils sont la passe », rencontrent le passant et témoignent auprès du cartel de la passe de ce qu’ils ont entendu. Le cartel de la passe, quatre psychanalystes plus un, reçoivent ce témoignage, l’élaborent et nomment ou non. Le secrétariat de la passe a la responsabilité de l’ordonnancement de la procédure et veille à son bon fonctionnement.

[4]J. Lacan, « Situation de la psychanalyse et formation du psychanalyste en 1956 », dansÉcrits, Paris, Seuil, 1966, p. 459-491.

[5]Dans sa première proposition sur la passe, Lacan le précise (dans Autres écrits, op. cit., p. 577), ainsi que dans la proposition définitive.

[6]J. Lacan, « Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École », dans Autres écrits, op. cit., p. 243-259.

[7]Ibid., p. 459.

[8]J. Lacan, « Discours à l’efp », dans Autres écrits, op. cit., p. 261.

[9]Associations qui jusque-là fonctionnaient selon les lois ordinaires des groupes, c’est-à-dire avec un maître et sa hiérarchie régnante.

[10]J. Lacan, « Discours à l’efp », op. cit., p. 461.

[11]P. Bruno, « L’absente », Psychanalyse, n° 9, Toulouse, Érès, 2007, p. 75.

[12]On s’aperçoit maintenant que, d’une certaine façon, quand la fragmentation, voire l’essaimage, portait sur des enjeux fondamentaux pour la psychanalyse comme la passe, elle a plutôt été bénéfique à la survie de la psychanalyse et de l’enseignement de Lacan, qui lui-même a pu avancer, quand certains le quittaient, que c’était ainsi !

[13]J. Lacan, « Introduction de Scilicet au titre de la revue de l’efp », dans Autres écrits, op. cit., p. 283.

[14]Ibid., p. 261.

[15]Ibid., p. 329.

[16]Ibid., p. 341.

[17]C’est un peu comme si on disait à un boulanger qu’on le considère boulanger non parce qu’il a le diplôme, mais parce qu’il est animé par un désir qu’il montre en créant des pains nouveaux qui enchantent ses clients.

[18]C’est une expression de Lacan dans Scilicet, n° 1, à propos de la non-signature des textes (Autres écrits, op. cit., p. 284).

[19]

Trois termes qu’il met en série dans son intervention de 1973 à la Grande-Motte(Lettres à l’efp).

[20]Écrite alors avec un É majuscule, École.

[21]J. Lacan, Autres écrits, op. cit., p. 243.

[22]C’est précisément ce que dit Freud à propos de Jung et d’Adler dans son texte Freud présenté par lui-même.

[23]J. Lacan, « Fonction et champ de la parole et du langage », dans Écrits, op. cit., p. 321.

[24]J. Lacan, « Discours à l’efp », op. cit., p. 256.

[25]Cf. P. Bruno, « Dépliage de la passe en huit mouvements ».

[26]Le lecteur pourra se référer, à ce titre, à l’article d’É. Porge, « La lettre aux Italiens… et à quelques autres », paru dans Psychanalyse, n° 9, op. cit., p. 81-93.

[27]Les demandes de passe à l’apjl ont souvent lieu en cours d’analyse.

[28]J. Lacan, « Intervention au congrès de la Grande-Motte », Lettres à l’efp, inédit, p. 15.

[29]Nous reprenons ici une remarque de P. Bruno, dans « Dépliage de la passe en huit mouvements ».

[30]J. Lacan, « Intervention au congrès de la Grande-Motte », op. cit.

[31]J. Lacan, Annuaire efp, 1975, p. 78.

[32]J. Lacan, « Préface à l’édition anglaise du séminaire XI », dans Autres écrits, op. cit., p. 572.

[33]Ibid., p. 573.

[34]Cette expression est le solde d’un bricolage entre deux formulations, l’une d’Érik Porge (ae = à eux) et l’autre de Jacques Podjelski, qui dans une sorte de lapsus a pu parler des ae non nommés.

[35]L’expression est de Lacan, à la Grande-Motte, à propos du dispositif de la passe. Il parle de son souhait d’une transmission du savoir analytique qui, plus qu’un enseignement, soit capable de créer une « communauté d’expérience entre les membres d’une école ».

[36]J. Lacan, « Intervention au congrès de la Grande-Motte », op. cit. « Nous avons mis en place une expérience radicalement nouvelle, car la passe n’a rien à faire avec l’analyse […]. »

[37]M. Lapeyre, dans son texte adressé en septembre 2009 à l’apjl sur la passe.

[38]P. Bruno, courriels du 1er octobre 2009.

[39]Note parue dans Analyse freudienne presse, n° 4, 1993, p. 42.

[40]J. Lacan, « Intervention au congrès de la Grande-Motte », op. cit.

[41]Ibid.

[42]P. Bruno, « Dépliage de la passe en huit mouvements ».

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L’ASSOCIATION

Ce texte est le produit des échanges qui ont eu lieu sur la liste mail de l’apjl à propos de « l’association apjl » depuis le mois de juin 2009. Il se veut « moment photographique » des points vifs que l’association rencontre, de ses doutes et de ses convictions, ainsi que des débats qui la traversent et l’animent aujourd’hui. Chaque associé qui a été désireux de le faire y a posé sa pierre, pour l’offrir à la discussion, la soumettre à la critique. C’est de l’assemblage de tous ces apports, mis à l’épreuve des autres, psychanalystes ou impliqués par la psychanalyse, que nous pourrons tirer enseignement quant à ce qui est en jeu pour la psychanalyse et, en ce qui concerne l’apjl, sur l’orientation qu’elle désire soutenir ou donner.

 « Élaborer en continu et dans la critique le savoir psychanalytique en référence à sa découverte par Sigmund Freud et à sa fondation par Jacques Lacan » ; « élucider le désir du psychanalyste, et les conséquences du discours psychanalytique quant aux civilisations », tel est l’objet de l’association apjl, dont les statuts sont volontairement a minima.

Elle offre de s’associer, de travailler pour la mise en acte du discours psychanalytique, afin de maintenir la psychanalyse et la tâche qui lui revient dans le monde, à savoir donner au sujet « une alternative au discours capitaliste, alors que la relation à la substance humaine est en danger[1]  , dans… [1]  ». Elle tient à prendre position face à des problématiques qui concernent l’être humain, sans tomber dans un humanitarisme compassionnel, dans un volontarisme visant une efficacité sans reste ou dans un évitement confortable et décalé.

Elle se veut « supplémentaire », sans exigence d’appartenance particulière, ouverte à quiconque considère que sa responsabilité est engagée vis-à-vis de la place qu’occupe la psychanalyse dans le lien social. L’apjl ne cherche pas à dissuader ses membres d’appartenir à une autre association psychanalytique.

C’est pour mettre à l’épreuve cette ambition, qui a pu paraître utopique, que l’apjlpropose des assises, aujourd’hui, en invitant les psychanalystes et tous ceux qui se sentent concernés à « donner leurs raisons », et à en débattre. C’est la première manifestation publique pour laquelle elle appelle ouvertement à réfléchir sur la fonction d’une association pour la psychanalyse, qui ouvre à chacun son option, la possibilité de soutenir son rapport singulier à la psychanalyse. Une association peut-elle faire avancer le savoir psychanalytique si chacun prend le risque de transmettre le savoir qu’il a tiré de sa cure, malgré, ou plutôt à partir de ce qui n’est pas orthodoxe ?

Cela implique une prise de position par rapport aux discours ambiants, orchestrés par le discours capitaliste, et aux orientations qu’il imprime dans tous les domaines où la vie se niche, pour débusquer et abraser ce qui lui fait objection et limite, c’est-à-dire le sujet et le symptôme. Les psychanalystes ne peuvent pas se présenter comme responsables d’une doctrine et se taire quand les concepts analytiques sont ingurgités et ressortent transformés comme des biens de consommation à distribuer, presque de force, aux individus récalcitrants qui refusent d’entrer dans le rang.

Cela a produit d’ailleurs un affolement auprès des psychanalystes, qui n’oublient pas que Lacan prédisait que la psychanalyse était menacée de disparition. Et ce n’est pas crainte vaine avec l’amendement de l’article 52, qui réglemente les psychothérapies et menace insidieusement les psychanalystes dans leur acte. Il a suscité auprès d’eux la plus grande diversité de réponses, allant des psychanalystes prenant parti « pour » une protection de la profession contre ces psychanalystes douteux qui s’autorisent tout seuls, aux signataires du manifeste contre cet amendement 52 et « pour la psychanalyse » (dont font partie nombre de membres de l’apjl), refusant de participer d’une quelconque façon à l’élaboration de ce texte. Ceux-ci considèrent que la garantie de la psychanalyse non seulement ne passe pas par une réglementation professionnelle, avec des études spécifiques, sanctionnées par un diplôme (dont on en voit se dessiner les premières ébauches sous couvert d’équivalences et d’uv complémentaires), mais se trouve dévoyée de sa visée. En effet, selon Lacan, c’est parce que l’Autre n’existe pas et ne peut lui donner aucune garantie que le sujet doit assumer la place qu’il s’invente au monde et son lien aux autres, à partir de « ce qui du désir de chacun emporte la satisfaction de tous[2]  ». C’est ce qui lui permet de s’autoriser en tant qu’analyste.

Entre ces positions, les différents groupes psychanalytiques ont cherché leurs marques et se sont situés en visant un « moindre mal », craignant que la psychanalyse ne soit menacée d’une « entrée en clandestinité ».

Cela pose des questions difficiles :

  • une association psychanalytique peut-elle coexister pacifiquement avec le discours capitaliste sans compromissions ?
  • comment une association de psychanalyse peut-elle s’impliquer dans les enjeux contemporains de civilisation sans lâcher la primauté du discours analytique ?

On peut considérer que la psychanalyse est menacée aujourd’hui dans ce qui fait sa spécificité : son discours. Les psychanalystes ont à s’interroger sur la part de responsabilité qu’ils y ont prise.

On constate en effet une sorte d’entropie dans le milieu analytique qui se reflète par une sorte d’autisme : absence de débat critique à l’intérieur des associations psychanalytiques et incapacité de discuter avec les autres pour faire face au malaise. Tout au contraire, il semble qu’à la place de vouloir tirer les conséquences de cette crise et de discuter avec les autres psychanalystes des différences qui les fractionnent, certains groupes cherchent à s’enfermer dans l’isolement. Il semble même que certains « chefs de file » cherchent à tirer des « bénéfices » de la crise pour les leurs, comme dans la version la plus courante du capitalisme, sans s’occuper de la psychanalyse et des autres. D’autres enfin ne peuvent échapper à la fascination exercée par la « peopolisation » et font avec la psychanalyse ce que préconisait Sarah Bernhardt : « Parlez de moi. Peu importe que ce soit en bien ou en mal. »

Il y a, dans ce type de fonctionnement, un glissement vers le discours capitaliste qui sacrifie l’indépendance de la psychanalyse, indépendance qui n’est pas à confondre avec la marginalisation, l’isolation ou l’enfermement en soi-même. Un autre danger serait de tomber dans un discours militant et massifiant. Pour traiter la précarité ontologique du sujet, notre société promet de guérir ce dernier de son manque. Mais finalement, c’est une précarité sociale et individuelle que le capitalisme restitue et justifie. La psychanalyse se propose, elle, de l’aborder par le biais de l’objection au savoir de l’Autre. C’est la position éthique qu’elle a à tenir. Pouvons-nous soutenir que la psychanalyse existe, avec et par le discours de l’analyste, et se poursuit malgré les attaques du discours capitaliste ?

 

L’association psychanalytique est-elle un abri pour la psychanalyse ?

Freud a voulu s’assurer que la psychanalyse aurait les moyens de remplir sa tâche au monde face au malaise dans la civilisation, et il a voulu engager les psychanalystes dans une association solide où la pratique des cures serait maintenue. Il n’avait pour autant nulle confiance dans les personnes. Il a créé une association de psychanalystes se regroupant en une sorte de confrérie, l’International Psychoanalytic Association, dont la structure est particulière. Chacun y a sa place et chemine selon une hiérarchie rigoureuse, imposant la patience et le respect des anciens. Cette structuration a produit une sorte d’homéostase, où, de fait, tous s’égalisent. L’organisation conçue par Freud a revêtu à certains moments un caractère quasi secret, avec le comité secret à l’intérieur même de l’ipa et la distribution d’anneaux, par Freud, comme signes de reconnaissance. Ce comité secret devait orienter la politique de l’ipa dans le monde, s’occuper des publications, essentielles à la diffusion de la psychanalyse, et veiller aux colloques et aux rencontres. Freud a pensé parer ainsi au risque de détournement de la psychanalyse.

Cela n’a pas été sans conséquences, ni sans risques. En effet, les effets de groupe ont pris la vedette en faisant passer dans les dessous la question de la théorie et de ses enjeux. Celle-ci, du fait que « l’inconscient supporte la contradiction (et donc les analystes aussi) », s’est trouvée aseptisée, malgré un débat très ouvert et souvent vif, mais s’avérant finalement stérile. La doctrine de la psychanalyse est restée dans un statu quo recouvert imaginairement par les pratiques analytiques de chaque analyste, en faisant flamber « le narcissisme de la petite différence ».

Les effets n’ont pas été que négatifs. Cela a aussi permis à certains analystes, tels que Winnicott ou Balint, de penser librement des questions qui ont ouvert de grandes avancées du point de vue de la psychanalyse et qui ont bénéficié à toute la communauté analytique. Mais les pratiques de chacun se sont souvent justifiées d’arguments pseudo-théoriques pour masquer un évitement du désir de l’analyste, malmené par la conformité du discours du maître. Les risques sont grands qu’il n’y ait pas d’analyse. La cure s’obsessionnalise, et c’est non pas la parole de l’analysant qui est scandée mais le temps qui passe, avec l’introduction d’un Autre immuable, maître de son désir. Le diagnostic, quant à lui, ne porte pas principalement sur la structure, mais sur l’analysabilité du patient. L’analyste peut aussi se laisser séduire par d’autres techniques, de groupe, de thérapie familiale, etc.

Freud voulant assurer que la psychanalyse perdure, avec, mais aussi contre les psychanalystes, a offert à ces derniers une société qui est devenue Église. Cette question, Lacan l’a reprise, en fondant une école de psychanalyse comme abri, « base opérationnelle » pour les psychanalystes face au malaise dans la civilisation. Comme Freud, il n’avait pas grande opinion des psychanalystes : « Je n’attends rien des personnes. » Ce sera donc « du fonctionnement [qu’il] attend[ra] quelque chose[3]   ». C’est ce qu’il a réaffirmé au moment de la dissolution de l’École freudienne de Paris. Mais Lacan pense que « Freud a pris le risque d’un certain arrêt […] pour éviter l’extinction de l’expérience » et qu’« il y a solidarité entre la panne, voire les déviations que montre la psychanalyse, et la hiérarchie qui y règne, […], cooptation de sages[4]  ». Pour éviter cet écueil, il met au principe de son École le discours analytique et le tranchant de l’acte qu’il implique.

Le discours analytique ne relève pas de la personne du psychanalyste, qui ne fait que l’endosser. D’où la question insistante de Lacan, avant le vote de sa proposition en 1969 : « Est-ce que la psychanalyse est faite pour l’École, ou bien l’École pour la psychanalyse[5]  ? » C’est bien pour garantir un lieu pour le discours analytique que Lacan veut une association de psychanalyse, non pour protéger les psychanalystes. Mais il est difficile pour ces derniers d’entendre que l’enjeu de la psychanalyse ne passe pas par leurs intérêts et de séparer l’une des autres. Son école y a échoué, dit Lacan, car elle a produit des « syndiqués », avec « un effet de groupe consolidé. On sait ce qu’il en a coûté, que Freud ait permis que le groupe psychanalytique l’emporte sur le discours, devienne Église[6]  ». Le temps pour comprendre que la hiérarchie qui organise le monde ne convient pas à la psychanalyse s’étirant à l’infini, Lacan l’a interprété par un acte.

La dissolution et après

Il prononce la dissolution de l’efp et met en place la Cause freudienne. Il insiste : « La hiérarchie ne se soutient que de gérer le sens. C’est pourquoi je ne mets aucun responsable en selle sur la Cause freudienne. C’est sur le tourbillon que je compte. Et, je dois le dire, sur les ressources de doctrine accumulées dans mon enseignement[7] . » Il est remarquable qu’au moment de la dissolution (« point ne me hâte de refaire école ») il considère qu’une boîte aux lettres et des cartels suffisent à la Cause freudienne, qui est l’espace ouvert par lui pour se mettre au travail, sans effet de colle.

Face à la dissolution de l’École freudienne de Paris, et à partir de son échec, les psychanalystes ont eu à inventer et à explorer leurs propres impasses dans un éclatement de groupes plus ou moins constitués, dans un temps pour comprendre : cela a produit très vite des scissions en série.

Certains ont suivi Lacan, parce qu’« ils [l]’aimaient encore », dans l’école que celui-ci a « adoptée » : l’École de la Cause freudienne[8]  . Plusieurs de ceux qui ont été présents à la création de l’apjl ont été membres de l’École de la Cause freudienne. Ce qui, à son départ, en faisait la force a été une prodigieuse mise au travail, dans un tourbillon effectivement, qui a permis une relance des cartels et de nombreux séminaires, riches en débats.

L’élan vital donné par ce mouvement a eu comme conséquence la mise en place effective de la passe, avec nomination d’un certain nombre d’ae. La production de leurs travaux a plongé l’ecf dans une perplexité face à un savoir qui, en échappant, a eu l’effet de constituer les ae nommés en caste, élites du savoir analytique, à l’intérieur même de l’ecf. Cela a provoqué une réaction particulièrement vive de Jacques-Alain Miller, au nom de l’enseignement de Lacan qui ne devait pas « s’encastrer dans la caste ». Une première scission d’avec l’ecf eut lieu (à la fin des années 1980).

Puis, pour répondre à la précarité de la psychanalyse confrontée au discours capitaliste, l’ecf, en 1992, a mis en acte l’ambition de « répandre » le discours analytique dans le monde, à partir d’une nouvelle association rattachée à l’ecf, l’Association mondiale de psychanalyse, qui ne cachait pas sa volonté de battre en brèche l’ipa par l’enseignement de Lacan. S’est posée la question de la garantie du discours analytique, à laquelle le leader de l’amp a répondu par l’institutionnalisation d’une fonction d’exception, sur la place que Lacan avait laissée vide. Cette investiture de la fonction d’exception est apparue à beaucoup comme un détournement sans retour des enjeux d’une école de psychanalyse et a provoqué une nouvelle scission.

Une autre association s’est créée, l’Association Freud avec Lacan, qui s’est dissoute pour participer à la création de l’association des Forums du Champ lacanien. Isabelle Morin, Marie-Jean Sauret et Pierre Bruno, qui ont été chacun à l’origine de la scission avec l’ecf-amp, ont quitté les Forums quand ces derniers se sont constitués en école, les Forums considérant que le blocage de l’ecf était dû à l’impudence d’un, refusant d’envisager et de prendre en compte que c’était sans doute la structure même de l’ecf qui, en tant qu’école, avait permis l’instauration de cette place. Leur départ ne s’est pas fait en concertation, chacun assumant seul son acte, dans le respect du choix à faire. Ils se sont retrouvés dans leur décision. Ils ont proposé l’Association de psychanalyse Jacques Lacan comme lieu non exclusif pour penser les questions de psychanalyse autrement qu’en termes d’institutionnalisation.

L’essaimage lacanien

Interrogeons, avant d’aller plus loin, l’effet de dispersion des groupes psychanalytiques et les raisons de cette impossibilité à maintenir la priorité au discours analytique. Arrêtons-nous un moment sur la dispersion caractéristique des groupes lacaniens, dont on a pu dire qu’elle était la preuve de la volonté du déchaînement des petits maîtres dans une jouissance phallique insatiable. On peut penser que Lacan a laissé le choix à ses successeurs, quand ceux-ci auraient pris un – long – temps pour comprendre les effets de son interprétation. Car, lors de la dissolution, personne ne savait comment faire une association de psychanalyse qui ferait abri pour le discours analytique. Chaque groupe a été obligé d’y aller de son symptôme, et la palette est large dans l’invention, pour répondre à l’impossible garantie de la psychanalyse par l’institution.

Cette décomplétude due à l’éclatement des groupes et éprouvée dans la réalité serait donc en acte, à défaut de pouvoir se symboliser. Mais a-t-elle à le faire ? On pourrait alors entendre la dissolution de l’École freudienne de Paris et la dissémination (comme l’appelle Pierre Bruno) des groupes lacaniens qu’elle a produite comme un mode de survie de la psychanalyse inauguré par Lacan, à l’image de cet arbre rare, le palmier géant de Majunga, dans l’île de Madagascar, qui se reproduit en explosant au moment de son unique floraison. Il lui faut cependant un terrain favorable, au risque de son extinction. La passe ne serait-elle pas ce terrain qui permettra à la psychanalyse non seulement de poursuivre son œuvre, mais aussi d’établir un lien de travail et d’échanges avec les autres associations ? Il s’agirait alors d’articuler ce à quoi chaque association, groupe, école est sensible particulièrement dans ce qui fait passe et ce que cette dernière inscrit au-delà de la différence des groupes, c’est-à-dire la marque qu’il y a du psychanalyste.

Ainsi pourrait-on mettre au travail le « voisinage » des différents lieux analytiques, dans le souci de la transmission de la psychanalyse. Ce qui fait point aveugle et impasse pour l’un pourrait en éclairer un autre, et cela impliquerait que l’on pourrait envisager de faire avec le symptôme des associations et des écoles une avancée pour la psychanalyse.

L’association, pas l’institution

Les fondateurs de l’apjl ont fait le choix de rompre avec l’idée d’une école qui serait institutionnalisée comme garante du discours analytique. Ils ont décidé d’aller plus loin : puisque l’école vire à l’institution dès qu’il est question qu’elle offre une garantie comme abri pour la psychanalyse, il faut s’en tenir à la tâche que Lacan avait donnée à ses membres, à savoir « témoigner des problèmes cruciaux aux points vifs où ils en sont pour la psychanalyse, spécialement en tant qu’eux-mêmes sont à la tâche ou du moins sur la brèche de les résoudre[9]  ».

La création de l’apjl s’inscrit donc dans une histoire en rupture et continuité : non à l’entre-soi et à l’institution qui sécrète un savoir académique, oui au « supplémentaire » et au « faire école » qui se prouve « en marchant », et qui dépend de l’essai que chacun fait pour réinventer le savoir psychanalytique. Oui à la passe comme condition nécessaire mais non suffisante au maintien du discours analytique, avec ses conséquences quant aux civilisations. La passe devient l’axe de l’apjl, mais elle n’est pas une fin en soi.

La création de l’apjl est associée à la mise en place immédiate du dispositif de la passe pour « soutenir le réel en jeu dans la formation même du psychanalyste » et s’instruire du passage de l’analysant à l’analyste. Elle a constitué un « collectif des membres des cartels de passe », avec des membres fondateurs, ayant fait ou non l’expérience de la passe, convaincus de la nécessité de sa formalisation pour donner place au discours analytique dans l’association. Il est proposé aujourd’hui à chaque nouvel ae de faire partie de ce collectif. Le secrétariat de la passe est désigné par le collectif, sur proposition du (de la) secrétaire de la passe, parmi les membres du collectif des cartels de passe ou dans l’association, ou sur proposition spontanée. Le nombre varie entre trois et quatre. Le (la) secrétaire choisit pour chaque passe quatre membres des cartels de la passe, qui désigneront un « plus-un » selon un principe d’extériorité.

 

Le pari sur la passe

Ce pari sur la passe donne un style à l’association : un lien social au cœur duquel se situent le désir de l’analyste et l’acte analytique, au-delà de l’appartenance à un groupe (le « plus-un » du cartel de passe est extérieur à l’association) ; un lien social où le savoir s’élabore à partir d’un intime désencombré de la jouissance. Le passage du privé au public implique une traversée de la honte : « Ce qui est le public, c’est ce qui émerge de ce qui est honteux, car comment distinguer le privé de ce dont on a honte[10]  ? » C’est non plus la vérité du symptôme qui prime, mais le savoir du sinthome, avec une jouissance dévalorisée (celle qui met à mal le lien social en jouissant de l’autre ou en se laissant jouir par l’autre). Ni la psychanalyse, ni la passe, ni non plus l’association ne fonctionnent pour elles-mêmes, elles font expérience pour offrir de nouveaux champs au lien social dans sa singularité.

La passe est pensée comme une expérience plutôt que comme un échec. Si le cartel de passe n’a pas pu procéder à une nomination d’ae, cela ne tient pas qu’au passant et peut concerner aussi les passeurs ou le cartel. Elle est désacralisée et ouvre un espace où chacun a la possibilité de témoigner de sa relation à la psychanalyse. Ce dont témoigne la passe, c’est du fait que le sujet saisit, par son analyse, qu’il n’y a pas d’Autre qui puisse le garantir dans son expérience de vie.

Le sujet est aux prises avec son acte, dans la seule responsabilité de son symptôme, qui, assumé, oriente l’invention de sa vie. C’est ce qui engage son désir dans le désir de l’analyste et lui permet d’occuper cette place. Mais « ce à quoi il y a à veiller, c’est qu’à s’autoriser de lui-même il n’y ait que de l’analyste[11]   », et non pas le cynique impudent, qui se contrefiche de ses partenaires d’humanité, ou la canaille, qui face à l’absence de garantie de l’Autre a l’ambition d’incarner pour le sujet un Autre consistant.

Toutefois, si le psychanalyste est seul dans son acte et pour supporter l’expérience, il importe qu’il ait un lieu et une adresse pour transmettre le savoir qu’il en a tiré. Se pose pour lui la question de son appartenance à une association de psychanalyse. Le choix qu’il fait engage son lien à la psychanalyse. Il est un élément du « choix fou » de l’analyste, et celui-ci, dans ces « assises », est invité à rendre compte des raisons de la spécificité de sa relation propre avec la psychanalyse et de son choix associatif. Car il ne peut se laver les mains du choix qu’il fait d’appartenir à une association plutôt qu’à une autre. On entrevoit la responsabilité concernant chaque groupe de psychanalyse, dans des engagements ou les détournements qu’il opère : il engage la responsabilité des autres à l’égard de la psychanalyse.

Le choix de l’association peut être pris dans les mouvements de transfert : un analysant peut suivre son analyste dans le lieu qu’il choisit parce qu’il lui fait confiance. Mais il peut aussi ne pas vouloir se retrouver avec son analyste dans des débats contradictoires, au sein d’une même association. Un passant peut choisir de faire la passe ailleurs que dans son lieu d’inscription analytique. Par ailleurs, ce qui convient au sujet à un moment de son engagement associatif peut s’avérer trop limité dans un autre temps de son cheminement. Le lien à l’association est vivant, il n’est pas immuable. Si le sujet peut s’autoriser à modifier ses positions politiques à l’égard de la psychanalyse, il doit en tirer les conséquences. Pour autant, il n’est pas obligé d’essayer toutes les associations analytiques pour savoir laquelle lui convient le mieux, au risque d’« oublier » de s’engager !

Supplémentaire

L’association apjl a donc imaginé un lieu pour la psychanalyse, dont la garantie serait qu’il n’y a pas d’autre garantie que la production du discours analytique et du désir de l’analyste, éprouvé dans la passe.

Comment une association de psychanalyse peut-elle assumer cette absence de garantie de l’Autre, qui est le propre du discours analytique, alors que c’est antinomique avec la place d’une association dans la société ? Ce n’est pas qu’une association de psychanalyse soit sans garantie. C’est même un des premiers points que Lacan développe dans la « Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École » : « Que l’École puisse garantir le rapport de l’analyste à la formation qu’elle dispense, est donc établi. Elle le peut, et le doit dès lors. » Cette garantie implique de « devenir responsable du progrès de l’École, devenir psychanalyste de son expérience même ». Lacan met au cœur de la garantie de son école la passe elle-même et la volonté de faire fonctionner le discours analytique.

C’est pour soutenir cette démarche que l’apjl a pris le risque, qui est mis à l’épreuve aujourd’hui, de renoncer à la garantie de l’association. Celle-ci a pour charge d’offrir un lieu vide, accueillant et soutenant les initiatives de chacun, à ses risques.

Association supplémentaire, et non complémentaire, elle se présente comme un ensemble non fermé, non exclusif, qui a à vérifier en raison la place qu’elle fait à l’inconnu, d’où qu’il vienne, de l’extérieur ou de l’intérieur, rompant en cela avec le raisonnement euclidien de la séparation des espaces. Elle répond à la logique de la sexuation, l’ensemble des hommes étant « fermé » par l’exception phallique, contrairement à l’ensemble « ouvert » moins phi, qui ne dispose pas de frontières internes. Côté « femmes » donc, elle laisse ses frontières à d’autres, qu’elle invite dans ses instances.

 « Supplémentaire » n’est pas un signifiant inconnu des lacaniens. Il se réfère à la jouissance pas-toute, jouissance supplémentaire dont Lacan dit qu’elle relève du féminin. Extérieure, c’est la qualité du « plus-un » des cartels de passe, comme on l’a vu, que le cartel, constitué à chaque passe, se doit de choisir en dehors de ses associés, d’après les textes de l’apjl. Le nommé ae à l’apjl vient nommer le supplémentaire, en tant que pas-tout qui a pu se faire entendre de cette passe et qui ouvre au « faire école », toujours en devenir. Le critère logique dusupplémentaire a toute sa pertinence dans l’associatif pour la psychanalyse, car il est situé du côté de la jouissance féminine qui soutient ce qu’il reste du vivant après une analyse, en lien avec le singulier de chacun. La question « le féminin peut-il renouveler le lien social ? » est orientée non pas par le tout phallique mais par la singularité de chacun.

Supplémentaire, n’est-ce pas aussi la marque du discours analytique, qui, chaque fois qu’un discours se confronte à son reste, réel, irrésorbable, fait de ce reste la bascule qui ouvre à un autre discours ? C’est le psychanalyste qui occupe la place de ce pas tout résorbable, de ce qui résiste dans chaque discours, et dont il se fait le semblant. En tant que supplémentaire, l’apjl est un ensemble incomplet, qui n’existe que parce qu’il y a des autres, associations, sujets, qui s’intéressent à son engagement à l’égard de la psychanalyse. Mais, et ce n’est pas de moindre importance, chacun de ses éléments internes, ses associés, se trouve vis-à-vis de l’association en position de supplémentation, car ils sont tous en potentialité d’appartenir à d’autres associations, ou de travailler et d’échanger avec celles-ci.

L’associé de l’apjl porte donc avec lui ce qui fait bord à l’association et lui dessine un peu de sa frontière. Il occupe la fonction de l’étranger, de celui qui a toujours à faire avec le dérangement, même s’il est accueilli (lui faire accueil est d’ailleurs le signe même de son étrangeté). Accueillir l’étranger, c’est aussi éprouver son intrusion. S’il est accueilli et reçu sans que rien de lui ne reste hors d’attente ni hors d’accueil, il n’est plus l’intrus, ni non plus l’étranger (cf. Jean-Luc Nancy,L’intrus). « L’étranger est au cœur du sujet », dit Lacan dans un de ses séminaires. C’est-à-dire qu’il en est aussi le moteur. Cela ne fabrique pas un lien social du côté de l’empathie. Il y a une part sans familiarité, sans accoutumance. Mais pas sans confiance.

Cette question a été abordée par son envers, c’est-à-dire la « fraternité », sur la liste mail, et a provoqué un débat vif et fourni, suscitant une méfiance à l’égard de la dimension ségrégative de la fraternité. Mais aussi une certaine tendresse pour les « Frères humains, qui après nous vivez » (« Ballade des pendus », de François Villon), nos « frères d’armes ». Car en quoi notre humanité réside-t-elle sinon dans l’expérience commune d’être affligée du langage ? Il y a une autre fraternité, d’une autre nature, et qui renvoie à une autre dimension que familiale et symbolique. Elle surgit parfois dans la relation entre analyste et analysant, dont parle Lacan, mais aussi sans doute dans la relation entre passant et passeur. Il n’empêche : du fait d’être supplémentaire, l’apjl ne saurait être une famille, pas plus que l’humanité d’ailleurs.

Relevons enfin que le supplémentaire concerne au départ l’association apjl, qui « s’autodéfinit comme supplémentaire ». « Ne dissuadant aucun de ses membres d’appartenir à une autre association psychanalytique, elle ne participe pas d’une logique de scission » (lettre de présentation de l’apjl). Elle n’est pas du côté de l’en-plus mais plutôt du « bénéfice » qui peut être retiré de l’en-moins. Il y a un parti pris de départ selon lequel quelque chose peut advenir à partir d’une soustraction (en se décomplétant de l’institution). Le psychanalyste « a toujours à faire à ce plus-un […]. Quand vous serez deux psychanalystes il y en aura toujours un troisième, quand vous serez trois il y en aura toujours un quatrième, quand vous serez quatre il y en aura toujours un cinquième. En tant que psychanalystes vous ne pouvez pas éviter cette erreur de calcul […] il fait partie de votre statut de psychanalyste quand vous opérez, de ne jamais jamais pouvoir vous tenir pour complet dans votre appréhension de votre objet[12] ».

Un lieu vide

L’apjl se présente donc comme un lieu vide, où le conseil d’administration est dans un « impouvoir actif » qui lui permet d’accompagner les initiatives proposées par les associés. Lui-même n’a pas la charge instituée d’organiser des manifestations régulières et ordonnées (des journées de travail, des colloques). Le « Midi-Minuit » est la seule manifestation régulière mise en place par l’apjl à ce jour. C’est une rencontre de l’apjl avec des auteurs d’ouvrages psychanalytiques, quel que soit leur lieu d’appartenance, traitant de points vifs concernant la psychanalyse. Au moins deux associés se proposent pour organiser cette rencontre, choisir les livres, préparer le débat, etc. Si personne ne se manifeste quand le ca lance l’offre du Midi-Minuit, celui-ci n’aura pas lieu pour l’année.

Les manifestations collectives se font sur la proposition de quelques-uns, acceptée par l’association et soutenue par le ca. Lui-même peut en proposer : c’est alors en tant qu’associés de l’apjl que les membres du ca organisent la rencontre. Hors l’assemblée générale indispensable à toute association, les associés se retrouvent dans des assemblées plénières, variables quant à leur nombre et à leur thème. Souvent proposées par le ca, elles se font aussi à la demande des associés et sont le lieu de l’élaboration et de la critique de l’expérience de l’association. Ces réunions plénières, où le fait associatif est mis aussi à la question à propos des différents groupes permutants réunis autour de tâches et de décisions concrètes (conseil d’administration, équipes du site, des publications…), sont des lieux où la tension entre les différents discours qui font lien social s’éprouve de manière vive.

Les séminaires, enseignements et groupes de recherche sont de la responsabilité de celles et ceux qui les proposent et se font à leurs risques.

Un mot sur la constitution du conseil d’administration : à ce jour il est composé de cinq personnes élues par l’assemblée générale, sur candidatures. Ces candidatures sont spontanées, pressenties ou encore sollicitées dans l’ag même. Le ca élu désigne les fonctions de chacun à l’intérieur. Il se renouvelle par trois ou deux. Chaque membre du ca peut être en fonction trois ans. Les fonctions peuvent permuter tous les ans. Le débat sur la liste électronique a fait surgir une question sur la désignation du ca : pourquoi ne pas remettre au tirage au sort, selon sans doute des modalités à préciser, la désignation du ca afin d’éviter tout accolement avec un pseudo-pouvoir ?

L’apjl s’est aussi dotée d’une revue : Psychanalyse. Pour autant la revue n’est pas rattachée à l’apjl. Son collectif est constitué en association, « Y etu ? ». Elle a ainsi toute liberté quant au choix des articles et sur la politique éditoriale. Elle tient ce paradoxe d’être une revue de l’association en dehors de l’association. Si elle accorde toute son attention à ce qui s’y passe et s’en fait la messagère, elle publie aussi des articles sans prendre en compte l’appartenance associative et n’hésite pas à solliciter des témoignages d’autres expériences associatives.

Quant aux cartels, ils sont des « moyens » à la disposition des associés. Le dispositif de passe repose sur leur mise en place, avec cette exigence du « plus-un » extérieur à l’association. Mais c’est sur la passe que le pari a été fait par l’apjl, non sur celui des cartels dans l’association. Nous en reparlerons.

Considérant que l’association convient mieux à la psychanalyse que la formalisation d’une école, l’association met aux commandes le désir de chacun sans qu’il ait besoin d’être enrôlé dans des exigences qui ne relèveraient pas du discours analytique. Mais cela implique que celui qui veut s’associer à l’apjldécide de ne pas en appeler au S1, au maître du savoir, et à la garantie établie par ce qui est reconnu. Il ne s’agit pas de dénoncer le maître ou de revendiquer des droits, à la reconnaissance par exemple, mais de prendre le risque de ce qui ne se sait pas.

En effet, pour l’apjl l’idée d’une association qui fonctionne avec un « maître » attitré supposé être le seul détenteur d’une vérité qui doit être celle de tous ne permet pas à un analyste de fonctionner comme analyste. Les cures qu’il mènera ne pourront que mettre en lumière la vérité de la doctrine qu’il énonce. Autre chose est une association qui soutient la singularité du sujet, aucune doctrine ne pouvant répondre à l’avance de son cas. Elle peut fonctionner avec des « maîtres » qui font autorité pour les uns mais pas forcément pour les autres, et le choix transférentiel appartenant au privé de chacun ne présume pas de la condition d’appartenance à l’association. L’amour peut être au rendez-vous mais il n’est pas obligatoire. Un transfert négatif adressé à celui ou celle qui fait autorité, soit une remise en cause du savoir qu’il énonce, ouvre à un savoir qui peut être questionné, quitte éventuellement à en reconnaître par la suite le bien-fondé. Ces maîtres-là, par ce qu’ils nous enseignent, sont loin de Dieu (la doxa quand elle devient exégèse) et des petits maîtres, qui ne font que répéter en s’identifiant au supposé grand maître. Ils font invitation au dépassement à partir de ce que chacun apprend de sa cure et en écoutant les patients, et non dépassement des autres. Le savoir énoncé, désacralisé, remet celui qui l’énonce face au risque pris à le faire. Cela va de pair avec le sujet du désir et l’éthique de la psychanalyse.

 

Comment s’élabore, se partage et se confronte le savoir à l’apjl ?

Le rapport au savoir dans une vie analytique se modifie. Dans la cure, de supposé au sujet, le savoir devient désupposé au sujet, de ne plus s’appuyer sur l’Autre. Le non-savoir se réalise, se « réelise » dans le lien transférentiel. Ce trou dans le savoir, qui est une des définitions du réel, spécifie le savoir du psychanalyste, qui désormais sera à élaborer et à réinventer à chaque fois. Il ouvre à l’infini, un infini vertigineux dès lors que le sujet veut en rendre compte à d’autres. N’est-ce pourtant pas dans la nécessité d’en rendre compte que Freud a créé la psychanalyse ? Chaque associé est concerné par l’expérience du « trou tourbillonnant » dans le savoir. « Le désir, ça me semble être lié non seulement à une notion de trou, et de trou où beaucoup de choses viennent à tourbillonner de façon à s’y engloutir […] il en faut au moins trois pour que ça fasse trou tourbillonnant[13]   », dit Lacan.

L’association part de l’idée qu’un savoir vivant n’est pas fait d’« ânonneries » deFreud et de Lacan, mais qu’il est fait d’élaborations et d’hésitations, à partir de ce qu’ils ont avancé. Les psychanalystes qui n’acceptent pas l’hésitation sacrifient à l’air du temps, dominé par la passion de l’ignorance (passion de l’être). C’est une clôture du savoir au détriment même de la doxa qui devient volatile et laisse alors le pas à l’idéologie. Une association peut faire avancer le savoir psychanalytique et être un lieu où chacun peut prendre le risque de transmettre le savoir qu’il a appris de sa cure même, surtout s’il n’est pas orthodoxe.

Le pari sur le symptôme et la logique collective

Pour soutenir cette position et cet espace, et pour éviter les pièges des effets de groupe, pas d’autre issue, sans doute, que de parier sur le symptôme de chacun, dans l’engagement de son désir. Ce choix fait valoir le bord comme frontière, mais aussi comme ce qui lie et ce qui se partage. Il permet d’aller au-delà du « narcissisme des petites différences ». Ce n’est pas une garantie de bon fonctionnement, mais cela peut permettre qu’à l’occasion se produise un changement de discours, et que le discours analytique puisse advenir. C’est à la charge de l’association d’offrir une structure qui le rende possible.

Une association fondée ainsi a peut-être quelques chances de ne pas faire communauté d’ensemble et peut utiliser le voisinage en tant qu’il donne son champ à la différence. Le symptôme se trouve ici pris dans sa fonction logique, extrait du pathos. Pour autant, est-il possible d’éradiquer ce qui fait groupe dans une association de psychanalyse ? Ce n’est sans doute ni faisable ni souhaitable. Mais donner au groupe les moyens de se mettre au travail sur ce qui le divise laisse à l’analytique la possibilité de prendre le pas sur l’institutionnel. Chacun venant avec ses points de réel, il s’agit de prendre appui sur ce qui fait symptôme et résistance dans l’association. L’effet de groupe qui en découle est considéré comme recélant un savoir. Celui-ci, pris en charge par le collectif, extrait le pathos du symptôme pour produire, un instant, un aperçu de ce qui peut faire sinthome et permettre un nouveau nouage. Il suffit pour cela d’un qui arrive à s’extraire du pathos du groupe, ou au contraire, pris dedans, qu’il ait le courage de le reconnaître et donc de chercher une solution. Cette reprise dans la dynamique de l’énonciation est la trace du discours analytique.

On peut reprendre à ce sujet « l’apologue des trois prisonniers », qui est un sophisme parce que les temps de voir, de comprendre et de conclure pour chacun ne sont ni homogènes ni équivalents, et il n’est pas possible de savoir si une non-réaction est due à l’impossibilité logique de conclure ou à un raisonnement plus long chez l’un ou l’autre. Il faut faire avec le temps propre à chacun. Il y a, dans cette logique, un insu de structure (du fait de l’incommensurabilité du temps). Mais cet insu, loin de discréditer la logique collective, est ce qui la fonde, au niveau d’un pari à faire (certitude anticipée) pour qu’une conclusion devienne possible, avec le risque que ce pari comporte quant au savoir. La logique collective n’existe qu’avec l’acceptation (Bejahung)d’un savoir qui ne se sait pas à l’avance.

Elle se déplie sur trois temps : l’instant de voir peut se faire en un éclair, le temps pour comprendre peut se déplier très longuement, jusqu’au moment de conclure qui se fait dans la hâte. Le moment de comprendre est particulièrement intéressant. Il se fait sur au moins deux hésitations, qui explorent les possibilités de se tromper, par rapport au positionnement des protagonistes. Avec ces hésitations, différentes options sont possibles. Elles offrent un espace d’indécision, d’indétermination quant à ce que la psychanalyse permet, pour solliciter finalement la certitude inventive du sujet. Celle-ci se tirera d’une anticipation sur l’acte des deux autres. La hâte est la manifestation d’un choix nécessaire, le meilleur comme le pire.

Cette hésitation confronte à un au-delà de l’objet. Du point de vue du temps, elle ouvre sur l’infini, qui fait horreur ou inspire la terreur. Il y a deux façons d’y parer : une qui consiste à le recouvrir (appel à l’Autre : Dieu, le maître, l’idéologie, la doxa), l’autre qui est un risque absolu (la confrontation à l’impossible, dont on ne sait pas ce qui peut en advenir). On peut entrevoir que le traitement de l’hésitation n’engage pas la hâte de la même manière. Cela implique que si la logique est collective, la responsabilité, elle, ne l’est pas, et engage le sujet dans son rapport aux autres et à la psychanalyse. L’infini, c’est la part de « je ne sais pas » qui peut ouvrir sur « tu peux savoir », et qui engage une cure sur la fin. Les petits autres sont alors beaucoup plus à craindre que le grand. De ce point de vue, le symptôme, qui vise le grand Autre, ne peut que boiter. Et le sinthome peut alors répondre du réel incluant les autres.

Peut-être la « clinique » de l’association peut-elle nous éclairer sur ce point : il peut arriver que quelque chose de cet ordre se passe dans un cartel, où chacun produit un travail d’une façon qui lui est propre, dans un collectif. Il n’y a pas à attendre quelque chose de particulier de l’autre, car cela aurait pour visée de le faire entrer dans l’ensemble qui nous est propre, mais qui n’est pas le sien. Il s’agit au contraire de reconnaître sa différence, ce qui échappe et que l’on ne comprend pas. Mais accepter que l’autre passe par un chemin que l’on ne connaît pas nous ouvre à une dimension nouvelle. Il n’y a pas de complémentarité dans un cartel, mais la mise à l’épreuve de la « supplémentarité ». Pas ensemble, mais collectif.

Cela éclaire la production de chacun d’une responsabilité nouvelle : elle est en son nom propre, et pourtant pas sans l’autre, car il est obligé de préciser sa pensée là où elle diffère du voisin, dont il partage pourtant la démarche. La différence ne signifie pas l’opposition. Elle est à utiliser comme adresse à l’autre, aux autres, pour que ce qui fait différence puisse s’élaborer et produire le décalé nécessaire à la pensée pour toute ouverture. Mais cela oblige à se risquer, à « y mettre du sien », à « payer de sa personne ». C’est ce qui fait « la chair » de l’apjl. L’intime de l’expérience trouve à se dire dans l’ajustement à l’autre. Mais cet investissement sans compter relève d’une autorisation propre à chacun : à chacun son temps de lier l’intime et le collectif.

Quels cartels ?

Il est temps de s’arrêter sur les cartels de l’apjl et sur la place qu’ils occupent dans l’élaboration de savoir offerte par l’association. Depuis la création de l’apjl, les cartels font symptôme : on ne sait pas leur nombre parce que peu se déclarent, ni s’ils fonctionnent avec des + 1. Et rares sont les cartels qui ont exposé leur production. Pourtant, il apparaît clairement qu’ils comptent pour les membres de l’apjl : ils font régulièrement l’objet de débats lors des plénières et des assemblées générales, et dans les discussions les associés n’hésitent pas à parler du fait qu’ils sont en cartel et de l’appui qu’ils y trouvent dans la mise au travail de questions particulièrement ardues. On leur reconnaît le mérite de permettre au discours analytique d’opérer et de favoriser l’émergence d’un savoir qui ne soit pas universitaire. C’est la déclaration du cartel qui fait problème. Il a pris forme par la considération que les cartellisants ne peuvent dire qu’il y a eu effet de cartel que dans l’après-coup.

L’activation du dispositif est traversée par ce qui est au fondement des cartels tels que formalisés par Lacan, et que l’apjl s’est appropriés : l’absence de garantie (à chacun d’inventer) et le supplémentaire (cartels composés de cartellisants de divers horizons, associatifs ou non, analystes ou pas, et d’un « plus-un » choisi par les cartellisants). « Le cartel fonctionne. Il suffit de ne pas lui faire obstacle. »

Son dispositif est donc mis en route par la rencontre de différents désirs : celui de trois à cinq cartellisants, puis d’un « plus-un ». Il met en relation cure et association et confronte chacun à son rapport au savoir et à la place de la psychanalyse dans le monde. Le cartel est le lieu de confrontation au trou dans le savoir. Il permet de s’instruire des non-analystes, « pas trop immunisés par la pratique même de l’analyse, contre une vision structurale des problèmes[14]   ». Cet espace, proposé aux analysants et aux non-analysants, aux non-associés, permet d’élaborer et de critiquer avec d’autres l’expérience analytique et de sortir de l’enclos de la cure.

Face à toute tentative de formalisation pour répertorier la liste des cartels, pour faire une fiche de formalisation, pour régler la déclaration des cartels, pour constituer une adresse…, et quels que soient les arguments, voire les sonnettes d’alarme, il y a toujours quelqu’un qui se lève pour aller contre. Peur qu’il y ait des « cartels de l’apjl », peur de la « déclaration » comme élément de contrôle ? Chacun est renvoyé chaque fois à sa responsabilité à l’égard du groupe et de l’association pour la transmission de son travail, mais pas au nom du cartel, dont il n’aurait alors pas à répondre.

Il est remarquable cependant que le collectif des cartels de passe soit la seule instance pérenne de l’apjl. Toutes ses étapes sont connues de tous et officialisées. Chaque cartel de passe est constitué non pas par affinité mais par le secrétariat de la passe, auprès duquel il se déclare dès qu’il a trouvé son « plus-un ». Il donne un produit, qui est la réponse rendue au passant. Puis il se dissout.

Seuls les cartels de l’association n’arrivent pas à se déclarer. Même si l’on admet les souvenirs encore douloureux laissés par des injonctions à faire cartel et leur surveillance rapprochée dans les catalogues les répertoriant, il est surprenant qu’ils ne se déclarent que dans l’après-coup de leur fonctionnement, justifiés alors par leur production. Dans le temps même du cartel, celui-ci fonctionne dans le secret de ses réunions. Secret pour préserver quel intime ? Anonymat à l’œuvre de quel effacement ? Il plane un léger soupçon d’ésotérisme, là où Lacan avec le cartel voulait au contraire faire prévaloir une sortie de l’anonymat.

 « Le principe d’une élaboration soutenue dans un petit groupe » avec une « plusune » (comme il l’écrit, ce qui n’est pas sans référence avec la lecture côté droit du tableau de la sexuation) est proposé par Lacan lorsqu’il fonde – seul – l’École freudienne de Paris en 1964. Le dispositif des cartels doit participer de l’objectif de l’École : maintenir la psychanalyse et le devoir qui lui revient dans le monde. Adhérer à l’efp, c’est s’engager à être cartellisant et à produire. Le cartel et sa permutation constituent le mode du s’associer dans l’École freudienne. Mais en 1975, lors des journées de cartels essentiellement consacrées à la « plus une », Lacan évoque un échec des cartels : c’est individuellement que l’entrée à l’efp s’est faite et non au titre d’un cartel comme il l’avait pensé ; « il n’y a aucune espèce de véritable réalisation de cartel » dit-il, faisant écho à « l’École n’a peut-être pas encore réellement commencé à fonctionner ». À la dissolution de l’efp, pendant la « Cause freudienne », et peu avant sa mort, Lacan réaffirme l’importance des cartels : « Le cartel fonctionne. Il suffit de ne pas y faire obstacle. » Il lui paraissait « difficile que des analystes ne se demandent pas ce que veut dire analytiquement leur travail en tant que c’est un travail en commun[15]   ».

Il a été pensé que les cartels de la passe à l’apjl ont fonctionné comme des tabous : eux seuls pouvaient avoir accès aux « rites sacrés du cartel de passe ». Aux profanes les cartels non déclarés. Cet aspect de la question a été récemment mis en valeur avec l’intervention d’un cartel sur le fonctionnement d’un cartel à l’apjl. Ce cartel s’est donné pour titre « Profanation ». Mais de quoi est-ce le signe ? Cette sacralisation-désacralisation est-elle cause ou effet ? Quel savoir, encore encombré, se niche dans ces allers-retours ?

Il y a sans doute aussi à interroger ce que signifie cette faveur de l’après- coup, par rapport à l’anticipation de la déclaration, et ce qu’elle recèle dans le maniement du temps logique concernant l’apjl. Nous sommes encore dans le temps pour comprendre.

Cela n’est peut-être pas sans lien avec une autre difficulté à l’apjl, concernant la formation des jeunes analystes, qui fait l’objet de débats récurrents et animés, et qui reste un peu en suspens. Si elle apparaît comme indispensable, elle n’arrive pas à se dégager de la gangue universitaire qui aliène toute formation. Là aussi, c’est à chacun d’inventer, à ses risques. Une expérience de « formation permanente » a été envisagée par quelques associés, à partir d’un travail collectif qu’ils ont fait. Mais rien jusqu’à présent n’a été trouvé qui « emporte la satisfaction de tous ».

Faire école

Enfin, concluons avec le « faire école », dont on a vu qu’il se faisait « en marchant », en avançant dans l’expérience. S’il y a école, elle n’est pas écrite à l’avance. C’est le résultat obtenu à partir du questionnement qui peut authentifier s’il y a eu « témoignage des problèmes cruciaux pour la psychanalyse ». On peut alors considérer qu’il y a eu production du discours analytique et que c’est lui qui « fait » école. Il en est la matière.

Si la passe fait moteur, elle ne suffit pas pour autant au mouvement. Il y faut des conditions requises pour que son acte et son témoignage puissent faire enseignement. Posons qu’il n’y a pas d’autre école que les voies ouvertes par les effets du discours analytique et que c’est de la responsabilité des psychanalystes de veiller à sa mise en acte. Ceux-ci ont aussi à oser se confronter à leurs frontières associatives pour en tirer un savoir nouveau, qui peut faire avancer la psychanalyse.

Ce « faire école » n’est pas à entendre du côté du prosélytisme. Cet appel à l’autre ne vise pas à le convaincre ni à le rallier à une cause mais à solliciter sa singularité pour arracher au réel un bout de savoir supplémentaire.

Notes

[*]Texte rédigé à partir de la reprise des débats sur la liste apjl par Laure Thibaudeau avec l’aide soutenue de Carlos Ramos ; Thérèse Charrier, Élisabeth Rigal et Anne Volumard-Debry ont particulièrement contribué à l’élaboration de ce texte.

[1]Michel Lapeyre, « L’association, à la lettre », dans ce même numéro.

[2]Jacques Lacan, « Proposition d’octobre 67 », dans Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 243.

[3]J. Lacan, « Lettre de dissolution », dans Autres écrits, op. cit., p. 317.

[4]J. Lacan, « Proposition d’octobre 67 », op. cit., p. 243.

[5]J. Lacan, Autres écrits, op. cit., p. 293.

[6]J. Lacan, « Lettre de dissolution », op. cit., p. 317.

[7]J. Lacan, « Dissolution », 18 mars 1980, dans Annuaire de l’ecf.

[8]J. Lacan, « Dissolution », 26 janvier 1981, dans Annuaire de l’ecf.

[9]J. Lacan, « Proposition d’octobre 67 », op. cit.

[10]J. Lacan, Lettres de l’efp, n° 18, inédit, p. 263-270.

[11]J. Lacan, « Lettre aux Italiens », dans Autres écrits, op. cit., p. 307.

[12]J. Lacan, « En guise de conclusion », Discours de clôture au congrès de Strasbourg, le 13 octobre 1968, dans Lettres de l’efp, n° 7, 1970, p. 157-166.

[13]Journées des cartels de l’École freudienne de Paris à la Maison de la chimie, Paris, publié dans Lettres de l’efp, n° 18, 1976, p. 263-270.

[14]J. Lacan, « En guise de conclusion », op. cit., p. 157-166.

[15]Journées des cartels de l’École freudienne de Paris à la Maison de la chimie. Cette séance reprend le thème de la veille sur la « plus une » (Lettres de l’efp, n° 18, op. cit., p. 230-247).