Le pari sur le symptôme et la logique collective, 2010

Texte issu du rapport des Assises I sur le savoir du psychanalyste: l’Association.Paris, 2010


L’association part de l’idée qu’un savoir vivant n’est pas fait d’« ânonneries » de Freud et de Lacan, mais qu’il est fait d’élaborations et d’hésitations, à partir de ce qu’ils ont avancé. Les psychanalystes qui n’acceptent pas l’hésitation sacrifient à l’air du temps, dominé par la passion de l’ignorance (passion de l’être).

C’est une clôture du savoir au détriment même de la doxa qui devient volatile et laisse alors le pas à l’idéologie. Une association peut faire avancer le savoir psychanalytique et être un lieu où chacun peut prendre le risque de transmettre le savoir qu’il a appris de sa cure même, surtout s’il n’est pas orthodoxe.

Le pari sur le symptôme et la logique collective

Pour soutenir cette position et cet espace, et pour éviter les pièges des effets de groupe, pas d’autre issue, sans doute, que de parier sur le symptôme de chacun, dans l’engagement de son désir. Ce choix fait valoir le bord comme frontière, mais aussi comme ce qui lie et ce qui se partage. Il permet d’aller au-delà du « narcissisme des petites différences ». Ce n’est pas une garantie de bon fonctionnement, mais cela peut permettre qu’à l’occasion se produise un changement de discours, et que le discours analytique puisse advenir. C’est à la charge de l’association d’offrir une structure qui le rende possible.

Une association fondée ainsi a peut-être quelques chances de ne pas faire communauté d’ensemble et peut utiliser le voisinage en tant qu’il donne son champ à la différence. Le symptôme se trouve ici pris dans sa fonction logique, extrait du pathos.

Pour autant, est-il possible d’éradiquer ce qui fait groupe dans une association de psychanalyse ?  Ce n’est sans doute ni faisable ni souhaitable. Mais donner au groupe les moyens de se mettre au travail sur ce qui le divise laisse à l’analytique la possibilité de prendre le pas sur l’institutionnel. Chacun venant avec ses points de réel, il s’agit de prendre appui sur ce qui fait symptôme et résistance dans l’association.

L’effet de groupe qui en découle est considéré comme recélant un savoir. Celui-ci, pris en charge par le collectif, extrait le pathos du symptôme pour produire, un instant, un aperçu de ce qui peut faire sinthome et permettre un nouveau nouage. Il suffit pour cela d’un qui arrive à s’extraire du pathos du groupe, ou au contraire, pris dedans, qu’il ait le courage de le reconnaître et donc de chercher une solution. Cette reprise dans la dynamique  de l’énonciation est la trace du discours analytique.

On peut reprendre à ce sujet « l’apologue des trois prisonniers », qui est un sophisme parce que les temps de voir, de comprendre et de conclure pour chacun ne sont ni homogènes ni équivalents, et il n’est pas possible de savoir si une non-réaction est due à l’impossibilité logique de conclure ou à un raisonnement plus long chez l’un ou l’autre. Il faut faire avec le temps propre à chacun.

Il y a, dans cette logique, un insu de structure (du fait de l’incommensurabilité du temps). Mais cet insu, loin de discréditer la logique collective, est ce qui la fonde, au niveau d’un pari à faire (certitude anticipée) pour qu’une conclusion devienne possible, avec le risque que ce pari comporte quant au savoir. La logique collective n’existe qu’avec l’acceptation (Beja-hung) d’un savoir qui ne se sait pas à l’avance.

Elle se déplie sur trois temps : l’instant de voir peut se faire en un éclair, le temps pour comprendre peut se déplier très longuement, jusqu’au moment de conclure qui se fait dans la hâte. Le moment de comprendre est particulièrement intéressant. Il se fait sur au moins deux hésitations, qui explorent les possibilités de se tromper, par rapport au positionnement des protagonistes. Avec ces hésitations, différentes options sont possibles. Elles offrent un espace d’indécision, d’indétermination quant à ce que la psychanalyse permet, pour solliciter finalement la certitude inventive du sujet.

Celle-ci se tirera d’une anticipation sur l’acte des deux autres. La hâte est la manifestation d’un choix nécessaire, le meilleur comme le pire.

Cette hésitation confronte à un au-delà de l’objet. Du point de vue du temps, elle ouvre sur l’infini, qui fait horreur ou inspire la terreur. Il y a deux façons d’y parer : une qui consiste à le recouvrir (appel à l’Autre : Dieu, le maître, l’idéologie, la doxa), l’autre qui est un risque absolu (la confrontation à l’impossible, dont on ne sait pas ce qui peut en advenir). On peut entrevoir que le traitement de l’hésitation n’engage pas la hâte de la même manière. Cela implique que si la logique est collective, la responsabilité, elle, ne l’est pas, et engage le sujet dans son rapport aux autres et à la psychanalyse. L’infini, c’est la part de « je ne sais pas » qui peut ouvrir sur « tu peux savoir », et qui engage une cure sur la fin.

Les petits autres sont alors beaucoup plus à craindre que le grand. De ce point de vue, le symptôme, qui vise le grand Autre, ne peut que boiter. Et le sinthome peut alors répondre du réel incluant les autres.

Peut-être la « clinique » de l’association peut-elle nous éclairer sur ce point : il peut arriver que quelque chose de cet ordre se passe dans un cartel, où chacun pro- duit un travail d’une façon qui lui est propre, dans un collectif. Il n’y a pas à attendre quelque chose de particulier de l’autre, car cela aurait pour visée de le faire entrer dans l’ensemble qui nous est propre, mais qui n’est pas le sien. Il s’agit au contraire de reconnaître sa différence, ce qui échappe et que l’on ne comprend pas. Mais accepter que l’autre passe par un chemin que l’on ne connaît pas nous ouvre à une dimension nouvelle.

Il n’y a pas de complémentarité dans un cartel, mais la mise à l’épreuve de la « supplémentarité ». Pas ensemble, mais collectif. Cela éclaire la production de chacun d’une responsabilité nouvelle : elle est en son nom propre, et pourtant pas sans l’autre, car il est obligé de préciser sa pensée là où elle diffère du voisin, dont il partage pourtant la démarche.

La différence ne signifie pas l’opposition. Elle est à utiliser comme adresse à l’autre, aux autres, pour que ce qui fait différence puisse s’élaborer et produire le décalé nécessaire à la pensée pour toute ouverture. Mais cela oblige à se risquer, à « y mettre du sien », à « payer de sa personne ». C’est ce qui fait « la chair » de l’APJL. L’intime de l’expérience trouve à se dire dans l’ajustement à l’autre. Mais cet investissement sans compter relève d’une autorisation propre à chacun : à chacun son temps de lier l’intime et le collectif.