La passe. De Pierre Bruno.2003

Ce livre de Pierre Bruno a été publié en 2003 . Editions Presse Universitaire du Mirail, « collection Psychanalyse & »

La passe est l’expérience inventée par Jacques Lacan en 1967 pour évaluer en quoi une psychanalyse a réussi ou non à produire une satisfaction qui ne soit pas seulement celle du sujet analysé mais qui concerne aussi ceux avec lesquels ce sujet analysé s’associe Cette lecture ne va pas de soi. L’objet de ce livre est de l’argumenter. L’enjeu du texte de Lacan est en effet de savoir si une psychanalyse est en mesure d’introduire le symptôme d’un sujet dans une dialectique collective… sans perdre en route le sujet. Pour ce faire, la mise au premier plan du père réel est une clé. Elle permet de s’émanciper du totalitarisme de la castration dont une conception masterisée de la psychanalyse fait son credo en refusant de reconnaître dans le symptôme ce qui sépare le sujet de tout savoir établi, aussi incontestable soit-il. Selon ce fil, la psychanalyse elle-même est à changer. Ce livre s’y emploie, avec mesure et assiduité.


Note de lecture par Isabelle Morin

La tentation, en faisant une courte présentation de ce livre, serait de ne rien rater de ces avancées ; c’est un pari impossible bien sûr, tellement il recèle d’avancées fondées sur un dire et une énonciation renouvelée. Ce livre présente des thèses, ce que je considère déjà comme assez rare, sur la passe, le père réel, l’interprétation et le savoir, qui sont du jamais lu. Il n’est donc pas possible de retracer en quelques mots les mines d’interrogations que l’on tire de ce livre. Je ne reprendrai donc pour le présenter que quelques grandes questions pour introduire un débat et laisserai mesurer au lecteur les avancées de l’auteur. Ce dernier interroge Lacan au pas à pas de sa lecture et propose avec son expérience d’analyste de poursuivre au-delà. Je prie, dès à présent, Pierre Bruno de m’excuser des simplifications que j’opère dans son travail pour vous le présenter.

Dès l’avant-propos, Pierre Bruno nous avertit de la difficulté de certaines avancées qu’il opère dans la lecture de Lacan, difficultés liées au fait que les questions traitées sont complexes. Il s’attaque à des énoncés ardus de Lacan pour les entamer et ouvrir de nouvelles perspectives de savoir. L’objectif est de susciter un débat, qui n’existe que peu dans le postlacaanisme ou qui, s’il existe, a tendance à initier sa propre stérilité, soit à cause d’une dévotion au texte de Lacan, soit parce que la contamination de la psychanalyse en intension par la psychanalyse en extension a en quelque sorte gelé le savoir. C’est une thèse forte dont on s’assurera à travers cette lecture de la portée pour l’avenir de la psychanalyse.

Le livre s’organise autour d’une question : celle des incidences de la fin d’une analyse dans l’invention d’un nouveau lien social. Il interroge donc ce que sont la passe et la fin de l’analyse, en les différenciant bien pour entraîner de telles modifications.

Tout d’abord, la passe et la logique collective. Elle pourrait être le maillon manquant à « la construction d’une logique collective en lieu et place du chef », avance l’auteur. Le lien social va donc être au centre des conséquences de l’analyse. La première condition serait donc de ne pas faire de la passe, je cite, « une sélection de compétence doublée d’un fantasme de garantie », ce qui conduirait ipso facto à un démenti de la cure elle-même.

La passe dans la cure n’est pas la fin de la cure mais elle est la condiition de sa fin. C’est le moment de ce choix fou d’ouvrir à d’autres le discours analytique. L’auteur insiste sur l’articulation entre la satisfaction du sujet à la fin de l’analyse et la satisfaction de chacun pour envisager la modification du lien social que l’on est en droit d’attendre d’une psychanalyse.

Il décline quelques temporalités qui conduisent à la passe, par exemple :

1. La reconstruction de la fonction du père dans le fantasme, avec les transvasements de jouissance qui ont opéré ;

2. La désintrication entre les deux faces de l’objet a, objet cause du désir et agent de la castration, parce que l’acte analytique nécessite une désaïfication (soustraction de a) ;

3. La dévalorisation de la jouissance de l’inconscient propre au symptôme au moyen du sens ;

4 . Le fait que le démenti du réel se soit substitué au démenti du sujet ;

5. Le fait que l’analysant ait rejoint son exception pour trouver goût à être rebut.

Avec quelques questions subsidiaires, de style QCM :

1. Le passant est-il vacciné contre la passion du pouvoir ?

2. A-t-il contracté la passion de savoir en lâchant la passion du signifiant ?

3. Y a-t-il une réelle dissolution du transfert envisageable en dehors de la passe ?

La passe permet de prendre acte de la sortie de la prison transférentielle (couple analysant/analyste). Le témoignage réinjecte à l’analysant, telle une piqûre de rappel, le virus qui l’a décidé à entreprendre une analyse et celui qui l’a contaminé du désir de l’analyste. Elle met au centre de l’analyse l’effectivité du désir de l’analyste, comme gain de l’analyse, produit d’une cure qui permet non seulement de fonder mais de soutenir le renouvellement de la finalité analytique pour que l’enjeu psychanalytique ne s’éteigne pas d’une génération à l’autre. Ce désir est enfin la condition pour que « l’expérience ne régresse pas en initiation » puisqu’il est chaque fois singulier et ne se laisse attraper par aucune doxa.

Enfin, les conséquences de la passe pour la direction de la cure. L’analyste doit faire avec « l’impouvoir actif » dont il est le dépositaire, ce qui veut dire, par exemple, qu’il doit abandonner la suggestion, en particulier pour la psychanalyse en extension. En conséquence, il aura moins de risque de voler à l’analysant sa confrontation à l’impossible en voulant le castrer à sa place en le forçant à céder sur sa jouissance. La position de refus de la suggestion, si elle est à l’origine du choix éthique de Freud quand il abandonne l’hypnose, n’en est pas moins à renouveler pour chaque analyste, car il s’agit de savoir si une analyse peut produire des sujets non dépendants. Si nous répondons affirmativement, cela implique de parier sur les conséquences d’une cure menée à son terme, en particuulier sur les effets qu’elle produira, comme celui de créer, je cite, « un nouveau tissage social borroméen ». Ce tissage nouveau nécessite d’avoir fait l’expérience de l’exclusion, du refus de toute stratégie de monopolisation ou de personnolitologie.

Après la passe, l’interprétation. La thèse principale est simple : interpréter n’est pas savoir et cette position emporte de multiples conséquences sur l’interprétation elle-même. Si elle n’est pas savoir, elle est en revanche un gain de savoir, S2, sur le réel. Elle a « pour fonction d’extraire de la réalité de l’expérience » la dimension du hasard au-delà du déterminisme. Son statut d’équivoque fait advenir un écart dans l’émergence d’une signification nouvelle qui ne serait pas contenue dans l’Autre et qui peut s’atteindre par l’interprétation-poésie, dans laquelle un des doubles sens du sens est rendu absent et remplacé par une signification. C’est ce que Lacan a appelé le tour de force du poète, non sans rappeler que ce tour de force est lié à la non-réversibilité de la métaphore qui soustrait le sens du double sens. La structure de la fin de l’analyse révèle dans la parole un centre extérieur au langage.

L’auteur, en interrogeant la fin de l’enseignement de Lacan, extrait quelques perles et en tire des conclusions. Par exemple, celle de faire entendre dans l’interprétation un message sans énonciateur pour faire résonner le réel de l’énonciation. Je trouve cette indication cliniquement très précieuse. Si l’interprétation porte sur ce qui, dans le symptôme, cause le désir, elle peut faire émerger le signifiant refoulé derrière le signifiant métaphorique du symptôme ; mais, comme ce signifiant refoulé est, je cite P. Bruno, celui « qui conserve sous forme d’un savoir insu le souvenir de l’objet pulsionnel érotisé », alors l’interprétation vise au cœur de la pulsion. La dévalorisation de la jouissance, nécessaire à l’identification au symptôme, sera donc une des nécessités de la fin de la cure, au terme de laquelle l’inconscient s’appréhende comme un vide avec un assèchement de la vérité et « non comme un réservoir secret « . La clé qu’évoque P. Bruno à la fin de son texte « Le goût du savoir  » est que le trou du savoir du psychanalyste doit être tel qu’il ne recouvre pas l’équivoque ultime du signe mais en fasse le ressort de son renouvellement. Là encore c’est une thèse qui vise la direction de la cure.

Une troisième partie concerne le père réel, celui qui permet que s’opère la séparation entre « la vérité de sujet et l’utilisation de cette vérité comme alibi » et donc met en lumière le démenti du sujet pour lui substiituer à la fin le démenti du réel. Le père réel est une question fondamentale pour la fin de l’analyse, c’est pour cela qu’elle avait, en son temps, suscité un tel débat. L’auteur ne cède donc rien sur ce point et explore le chemin que Lacan a pu faire, homogéne à celui de la cure, pour arriver à faire du père réel l’agent d’une séparation, non pas pour le réduire à un simple opérateur structural, mais pour lui rendre sa chair désirante, c’est-à-dire les effets de son désir interprété. Si ce père réel est suspendu, les Noms du Père peuvent être forclos, c’est donc lui qui assure au Nom-du-Père son efficacité. L’auteur peut ainsi articuler l’efficacité du père réel aux forrmules de la sexuation pour faire valoir que le sujet, rejoignant son exception, à la fin de l’analyse, est le x de 3x.

Il s’agit d’accomplir tout ce chemin du Nom-du-Père, celui qui sousstrait la loi à la mort, au père réel, pour extraire le père réel et se séparer ainsi de la jouissance supposée à cet Autre réel, en réalisant que c’est celle du sujet. Le père réel est « un aiguillage sûr » dans la cure, car c’est celui qui mène aux bouts de réel que l’analysant suit jusqu’à la jouissance incastrable, ce qui n’empêche pas la dévalorisation de la jouissance d’opérer même sur ce reste, un incastrable dévalorisé. L’effet de l’analyse sur plusieurs générations se mesurera à cette séparation possible ou impossible – on n’obtiendra pas les mêmes analystes parce que pas les mêmes fins d’analyses. L’auteur en tire une conclusion pour rendre habitable et vivable chaque vie en ne faisant pas de la castration « la sanction pour sanctifier le même ». Au contraire, l’analyse va conduire à une singularisation du sujet (rejoindre son exception) qui rénove le rapport du sujet à la castration. On peut signaler aussi au passage la lecture lumineuse du texte de Wedekind et du commentaire qu’en a fait Lacan.

La visée de séparation d’avec l’analyste ainsi que « la dévalorisation de la jouissance » de l’inconscient propre au symptôme sont au centre de ce qui doit être obtenu du processus analytique. On voit bien les consséquences que cette fin peut avoir, au-delà des dévotions et des assujettissements divers à l’Un ou à l’analyste, dont certaines institutions analytiques ont fait leur maître mot. C’est donc bien ce type de fin qui a quelques chances de modifier le lien social. La rançon de cette prise de vue sur la fin de l’analyse, voire sur ce à quoi conduit une analyse, ouvre une brèche dans « la muraille des formules consacrées ». Cette brèche rappelle la posture authentique de l’analysant quand il est au travail du réel. C’est là aussi une affaire d’énonciation.