Briques et tuiles N9-Marie-Jean Sauret

Briques et tuiles numéro 9-Marie-Jean Sauret


sauret[@]univ-tlse2.fr

Pour fuir sa cruauté – celle qu’évoque Isabelle Morin dans sa précédente « Brique » (et qui m’a aidé à préciser plusieurs points ici) –, il arrive que le parlêtre l’invente. Ainsi Mario Cifali évoque l’imposture de Thomas Quick, de son vrai nom Sture Bergwall [1]. Trente assassinats, neuf condamnations, l’ont conduit à la réclusion à perpétuité dans un hôpital psychiatrique en Suède. En 2008 il a révélé que ses aveux n’étaient que mensonge, et les enquêtes l’ont innocenté pour huit sur neuf des accusations retenues contre lui. Il vient d’être innocenté pour la dernière. Comme l’écrit Cifali, il peut songer à une autre vie. Mais voilà la question : pourquoi lui a-t-il fallu mentir sur ce qu’il est, au point de préférer apparaître comme un serial killer ? Pourtant il a accompagné ses aveux d’une équivoque – « J’ai fait quelque chose de terrible » – qui a été entendue comme une confirmation de ses crimes et non comme une dénonciation de l’aveu mensonger. Pourquoi ce « menti du réel » si l’on me passe l’expression (mais au sens de mensonge sur le réel) ? Thomas Quick est le nom du moi imposteur avec lequel Sture Bergwall pense tenir à distance « sa propre méchanceté ».

J’ignore ce dont il s’agit, de quel réel est fabriqué le « radical de la singularité » de Thomas Quick. Et si l’on songe au « mentir vrai » d’Aragon, on doit prendre acte du fait que c’est un journaliste d’investigation, Hannes Ràstam, lequel vient de décéder, qui s’est fait le passeur de l’impossibilité que Thomas Quick alias Sture Bergwall soit l’auteur des meurtres l’incriminant [2].

A contrario de l’effort de Thomas Quick, la passe exige ce moment où le sujet prend une vue sur ce qu’il est de réel (le « dessillement » souligné par Isabelle Morin) et sur quoi se défont tous les savoirs, toutes les figures de l’Autre transférentiel – bref, les mensonges de la parole quels qu’ils soient. Démenti en provenance du réel [3].

Il s’en suit un allègement qui amène parfois le passant à choisir de mettre en fonction la découverte de ce qu’il est, et que le symptôme agrafe,  pour faire semblant de ce après quoi court l’analysant nouveau auquel il ouvre l’expérience de la tâche analysante. Dans ce « pari fou » réside le désir de l’analyste et dans sa mise en fonction l’acte analytique entamé par l’analyste du passant.

La passe exige, me semble-t-il, un troisième temps (après le dessillement et l’avènement du désir de l’analyste). Un autre pas est nécessaire pour permettre au  sujet de s’expliquer avec le réel entrevu et de conclure. Et c’est sans doute un quatrième pas qui conduit à en porter le témoignage à un autre (nous savons que ces deux derniers pas se font parfois en même temps : il y a de quoi boiter !). Celui qui en reçoit alors le témoignage doit pouvoir vérifier que malgré le démenti du sujet (génitif subjectif) – le mensonge inhérent au fait de parler – le réel continue à résonner, à faire entendre ses effets jusqu’à dénoncer la théorie qui s’avance pour en rendre compte. Lacan précise alors « [qu’] il ne s’agit pas de dire, mais de montrer en quoi il est possible de ne pas se dédire » [4].

En un sens, comme un analysant me le soufflait, il est difficile de parler de la passe sans la démentir : comment, en effet, mettre des mots qui non seulement ne rendent pas l’expérience illisible mais n’en voilent pas le réel ? La tâche devient carrément impossible si on n’a pas fait l’expérience des trois temps de la passe suivi du témoignage : 1/ découverte de ce qui fait le radical de sa singularité, 2/ désir de l’analyste, et 3/ La conclusion qui porte sur ce sur quoi s’appuiera l’acte « d’analyste » en espérance. Viendra alors pour qui choisira d’en faire le (quatrième) pas, le témoignage dans la procédure, qui est un temps hors analyse.  On m’objectera qu’à cette condition, il existe de fait un collège de la passe et qu’il n’y aurait plus qu’à se taire si l’on n’en a pas fait l’épreuve : en un sens, c’est le contraire qui s’en déduit. Prendre la mesure de cet impossible et de quoi celui-ci est fabriqué serait une véritable contribution à l’expérience, y compris de la part du non analyste !

Nous répétons – et j’ai moi-même participé à la promotion de ce syntagme – que le réel est plus fort que le vrai. Or, Lacan précise que cela n’est « vrai » que dans un seul cas, celui de l’existence du père. Il enchaîne : « Disons que le réel, lui aussi, peut être mythique. Il n’empêche que, pour la structure, c’est aussi important que tout dire vrai. Dans cette direction est le réel ». Il me semble qu’il y a deux façons de comprendre cela. Selon la première « compréhension », dans le cas du père réel, le mythe et le réel se confondraient (« le réel peut être mythique »), ou, pour parler comme Pierre Bruno,  res et  numen coïncideraient (cf. sa dernière « brique »).  Dans la seconde façon de comprendre ce qu’il en est du réel du père, le mythe contiendrait au moins potentiellement ce qui va le défaire, ce qui permettrait de se passer du mythe et, du même coup, de se passer du père, parce que l’on aura suivi la voie que le mythe indiquait (vers le réel). L’expérience de la passe me pousse à retenir cette seconde acception. Mais alors, ce « réel plus fort que le vrai » (du père) dissout par voie de conséquence l’être de lignage du sujet, consacre sa séparation d’avec son enfance, défait la fraternité et jusqu’à tous les liens associatifs qui sont dans la descendance du père. Par là il me semble rejoindre l’affirmation de Pierre Bruno selon laquelle la passe fait objection à l’associatif.

C’est cette objection en acte qui protège de l’installation du maître. Elle incarne la mise de la psychanalyse au chef de la politique. Elle fait le lit de la politique du symptôme en permettant à chacun où qu’il en soit de son analyse et de son rapport à la passe (donc, chacun au-delà de ceux-là qui ont fait l’expérience de la passe), de loger dans l’association qui en résulte ce qui fait sa propre singularité. Sans doute pas mécaniquement, pas automatiquement, l’expérience le montre là encore : le non analyste comme celui qui n’est pas parvenu à cette limite de son analyse ne saurait s’inscrire dans l’association – moins nouvelle que toujours renouvelée – qu’à la condition de ne pas céder – ainsi que les autres finalement – à la tentation (la pente) de prendre la place vacante désertée par le maître. Y renoncer au profit d’une autre façon de faire (toujours : au moins potentiellement) avec son symptôme.

Celui qui s’en tient au premier temps de la découverte (le dessillement) court le risque du cynisme ou de prendre l’ironie pour le symptôme ; celui qui s’en tiendrait au second (le désir de l’analyste assumé ou décliné) pourrait se satisfaire du solipsisme ou du retour à la maîtrise ; n’est-ce pas seulement celui qui irait jusqu’au troisième temps (celui du dire qui ne se dédit pas) qui participerait de la constitution d’une Ecole qui subvertirait les « anciens » liens associatifs et subvertirait leurs « frontières » [5] ? Entrer dans la procédure est alors une façon de le vérifier et de (re)commencer à y contribuer.

8 Octobre 2016

Marie-Jean Sauret

sauret[@]univ-tlse2.fr

1] Mario Cifali, « Folle thérapie d’un criminel », Le Temps, 12 août 2016, repris dans le bulletin de la Société Internationale d’Histoire de la Psychiatrie et de la Psychanalyse, 4 septembre 2016.

[2] Hannes Råstam, L’affaire Thomas Quick, mensonges et vérités du tueur en série, Paris, Denoël 2014. Il manque le récit sans doute  relatif au  8ème mensonge….

[3] A contrario de Thomas Quick, cf. le cas de Ka-Tzetenik 135633, que j’ai évoqué il y a quelques années. Ce dernier nom a composé son nom d’auteur à partir des deux lettres et du numéro que les nazis ont tatouées sur son bras de déporté. Sous ce nom, il a signé La Descente aux Enfers (Presses de la Cité, Paris, 1962). Il y révèle entre autre sa découverte : ce pseudonyme est son nom de victime. Sous son nom de naissance, Yehiel De-Nur, sous lequel il a ensuite assumé la majorité de son œuvre, il est obligé de constater que, les races n’existant pas, il appartient à la même communauté humaine que son bourreau – que son « vrai » nom pourrait donc être son propre nom de bourreau. Il a eu recours à un autre pseudonyme Karl Zetinski (Karol Cetinsky) où il n’est pas difficile de voir une tentative de faire un nom propre à partir des initiales KZ (Konzentration Zenter).

[4] Jacques Lacan, L’insu que sait de l’une bévue s’aile à mourre, leçon du 8 février 1977, document de travail de l’ALI.

[5] Un travail serait à effectuer pour mesurer l’écart ou la convergence avec les derniers paragraphes de « Subversion du sujet et dialectique du désir », qu’Isabelle Morin m’a remises en mémoire. Je les transcris malgré leur longueur : « A condition qu’elle oscille à alterner de $ à a dans le fantasme, la castration fait du fantasme cette chaîne souple et inextensible à la fois par quoi l’arrêt de l’investissement objectal qui ne peut guère outrepasser certaines limites naturelles, prend la fonction trans­cendantale d’assurer la jouissance de l’Autre qui me passe cette chaîne dans la Loi./ A qui veut vraiment s’affronter à cet Autre, s’ouvre la voie d’éprouver non pas sa demande, mais sa volonté. Et alors : ou de se réaliser comme objet, de se faire la momie de telle initiation bouddhique, ou de satisfaire à la volonté de castration inscrite en l’Autre, ce qui aboutit au narcissisme suprême de la Cause perdue (c’est la voie du tragique grec, que Claudel retrouve dans un christianisme de désespoir)./ La castration veut dire qu’il faut que la jouissance soit refusée, pour qu’elle puisse être atteinte sur l’échelle renversée de la Loi du désir./ Nous n’irons pas ici plus loin » (Ecrits, paris, Seuil, 1966, pp. 826-827). Difficile de ne pas relever l’équivoque des derniers mots.

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