Briques tuiles N7-Pierre Bruno

Briques et tuiles numéro 7-Pierre Bruno

« So »


pierre.bruno[@]wanadoo.fr

On aura, je l’espère, relevé le lapsus d’Isabelle Morin dans Briques et tuiles n°5, « so » au lieu de « wo ». Ce lapsus est un bonheur théorique. Nous le devons à Isabelle, mais je le partage, me ralliant ainsi à une formule qui me convient encore mieux que celle de Freud, et que je traduis : c’était comme ça, je dois changer (So es war, soll ich werden).

J’explique pourquoi ça me convient : la fin d’une analyse est le produit d’une séparation entre le sujet et son histoire infantile (soit son être de filiation). Ou encore, axiome sans lequel la psychanalyse est impensable (mais pas une psychothérapie) : le présent commande le passé. L’opposition entre cause et détermination est tout entière là.

 

Invité par quelques collègues d’Encore, j’ai été amené à commenter la leçon unique du séminaire Des Noms-du-Père, de novembre 1963, juste donc après ce que Lacan appelle son excommunication par l’IPA. Je retiens de ce séminaire deux formules.

La première : « il n’y a de cause qu’après l’émergence du désir ». Cette phrase est depuis longtemps pour moi un viatique ou mieux un sésame et elle se rapporte directement à l’axiome que je viens d’articuler. Elle déconsidère une conception modélisante de la topologie dans laquelle une certaine configuration nodale prétendrait à se faire la photographie  de la clinique en faisant l’impasse sur ce que Lacan dessine, dans Le moment de conclure, comme une main bleue, celle qui manipule les cordes du nœud, les coupe, les raboute, et, en tout cas, questionne incessamment la fermeture de leurs figures. C’est une remarque simple : une psychanalyse s’adresse au vivant.

 

La seconde : « le transfert dans ce qui n’a pas de nom au lieu de l’Autre ». Ce « pas de nom » signe non seulement l’écart irréductible entre le désir et la jouissance mais plus fondamentalement l’absence de correspondance entre res, la chose, et nomen, le nom. D’où l’impossibilité de capter le réel (antonyme de la réalité) et de le fixer, même par  la formalisation la plus sophistiquée. Le réel est un passant. Rien à en tirer s’il n’advient pas en nous faisant signe.

 

Contrairement à une intuition que je qualifierai de paranoïaque (parce qu’elle se leurre d’être connaissance) la lettre ne fixe pas le signifiant, c’est à dire que sa fonction n’est pas de pallier les dérives du signifiant (ce que les linguistes appellent les tropes). La lettre, comme le pose Lacan dès Le séminaire sur la lettre volée en jouant de l’homophonie  entre le caractère d’imprimerie et l’épistole, n’a pas besoin d’être ouverte dans la mesure où le message qu’elle contient ne compte pas. Elle incarne ainsi l’impossibilité, native, si j’ose dire, de tout signifiant à délivrer un signifié incontestable, puisque aucun mot n’est conséquence des choses, et que le réel reste en consigne. Dès lors la lettre féminise qui la détient, parce qu’elle se situe en décalage par rapport à la signification phallique qui parie sur une certaine contention du signifié par le signifiant.
La lettre, à cet égard, anticipe sur ce qui échappe « au chaussoir de la castration ». L’écriture, en ce sens, n’est en rien une inscription du signifiant. Elle est au contraire une trans-scription du signifiant. Elle le traverse en essayant d’une part de coudre entre elles ses dérives, mais aussi, comme la lettre A qui, dans l’organon d’Aristote, se substitue à une proposition, elle est le moyen de désactiver une signification pour mettre en place une logique censée devenir l’écriture universelle qui répondrait à l’échec du langage.  Cependant, cette écriture universelle aussi est un échec, justement parce qu’elle s’imagine pouvoir réparer le handicap fondateur du langage : les mots n’ont aucun rapport avec les choses.

 

 

Marie-Jean Sauret rappelle la formule de Lacan «  Tout mais pas ça ». Je l’interprète ainsi : Le « tout », est ce que le ou les Noms-du-Père mettent en place, pour garantir une certaine communicabilité langagière (pour parer à la pente maniaco-métonymique). Le « mais pas ça », c’est le symptôme, soit ce qui est rebelle à cette totalisation. Pourquoi le symptôme est-il chiffré ? A cause du refoulement sans doute. Mais on aperçoit que la raison du refoulement est moins dans la censure que dans le moyen de ne pas masquer

l’échec du langage à « tout dire », voire à dire quelque « chose ». Cette dernière phrase me laisse perplexe. Est-ce que je veux dire que le refoulement (mise entre parenthèses l’hypothèse de la censure, exigence incontournable et bénéfique du discours du maître)

a pour objectif de révéler ou de  masquer l’échec du langage ?

 

Le refoulement mange aux deux rateliers. En indiquant l’impossibilité de tout dire,  voire de dire quelque « chose », il crée une raison pour inventer l’écriture, mais l’enjeu reste de savoir si une écriture universelle peut pallier le handicap langagier. Si, comme je le pense, la réponse est non, reste le démenti. Si j’ai, autant que je le pouvais, insisté sur l’importance du dernier livre de Rey-Flaud (bien qu’étant souvent en désaccord avec l’infrastructure conceptuelle dans laquelle il l’insère), c’est parce que, comme son nom l’indique, dé-menti, ce concept, que Freud a promu et pour la psychose et pour le clivage du moi, rend intelligible la non-correspondance entre mots et choses. Que le démenti, en tant que processus, parie souvent sur le pire (Isabelle Morin l’avait dès longtemps montré), c’est de se mettre au service de la version vers le père, qui se retourne contre cela même dont le démenti est le signe, à savoir que le langage est mensonge. Il le fait en promouvant la parole du père comme infaillible, tout le reste étant sornettes, et la réalité devient infiniment élastique… En ce sens, Il est exactement le contraire de ce que Lacan nomme le « démenti du réel ».

Bonne rentrée.

P.Bruno

pierre.bruno[@]wanadoo.fr