Briques et tuiles N6-Marie-Jean Sauret

Briques et tuiles numéro 6-Marie Jean Sauret

Le « C’est ça » et le « Tout mais pas ça »


sauret[@]univ-tlse2.fr

La lecture des « Briques » de Pierre Bruno et Isabelle Morin, les contributions de collègues, tel ou tel témoignage entendu à l’occasion de notre débat sur la passe (et jusqu’aux échanges autour d’une thèse récente sur l’acte analytique[1]), arrachent mon adhésion sous la forme d’un « C’est ça ». Tout se passe comme si ce qui est alors avancé venait faire résonner ce que je tiens de ma propre cure. Tel est ce qu’indiquerait le « c’est ça », une « reconnaissance ». Pourtant, dans l’analyse, c’est sous la forme d’un tout mais pas ça qu’a été appréhendé ce qui nous conduit au plus près du réel : l’Autre peut « tout » expliquer, « tout » comprendre, « tout » interpréter, je peux « tout » accepter, « mais pas ça » – sauf à renier ce qui fait « ma » singularité.

Dans le même temps que celui de la reconnaissance, « c’est ça », j’éprouve souvent le sentiment de ne pas bien comprendre la façon (le raisonnement, la description, l’appareil conceptuel) avec laquelle mon interlocuteur s’explique : il n’en emporte pas moins mon adhésion. Et celle-ci me fait un devoir d’avoir à accuser réception en vérifiant comment le « c’est ça » résulte de la résonnance du « tout mais pas ça ». Pas moyen de le vérifier autrement qu’en s’expliquant à mon tour. A mon sens, il n’y a sans doute pas d’autre façon de faire que de s’y adonner comme analysant. L’incompréhension (des dits de l’autre) accompagnée de l’adhésion (« C’est ça ») est-elle une version du « tout mais pas ça » ?

L’avènement du sujet procède du traumatisme où il a consenti à échanger son être de jouissance (même pas entrevu) pour la promesse d’un être de mots (de lignage). Ce traumatisme que le fantasme habillera contient les coordonnées de la rencontre ratée, donc, avec la jouissance perdue. A partir de ce départ, il est difficile, ainsi qu’Isabelle Morin le suggère, d’échapper à la répétition des modalités de cet avènement : ce qui donne à la vie du névrosé l’allure d’un destin.

Le savoir ordinaire est impuissant à restaurer et restituer au sujet le réel de son être dont il est séparé du fait de parler : au mieux le langage ment sur ce réel dont le ratage nourrit la répétition. Le savoir est « castré ». Le savoir qui relèverait le langage de son impuissance n’est pas disponible : il s’agit de l’inconscient. La psychanalyse (comme l’art) donne au sujet l’opportunité de mobiliser ce savoir indisponible. La scène du rêve le montre au travail du chiffrage de ladite jouissance, ouvrant celui-ci à l’interprétation. A dire vrai, aucune interprétation ne viendra à bout du déchiffrage (cf. l’ombilic du rêve), de sorte que l’inconscient y prend son caractère à la fois de réel et de « non réalisé ».

Pourtant l’analyse permet au sujet de rencontrer là « sa jouissance la plus intime » (I. Morin), « une certaine configuration des pulsions » (P. Bruno), le bout de réel qui fait sa singularité – là, c’est-à-dire où le sinthome prend littéralement ses marques.  Cette singularité est objection au savoir, affichant l’énigme qui pousse l’analysant à poursuivre tant qu’il ne s’y reconnaît pas au point d’en extraire une cause pour son désir.

Le roc de sa singularité est fabriqué du réel qui a répondu à l’appel de l’Autre avec l’avènement du sujet dont la première question est en quelque sorte : « Que suis-je ? ». Ce réel a pris là ses racines, en un sens, sur un quiproquo : le sujet attend la réponse de l’Autre qui lui a permis de se diviser de son être de jouissance, et c’est cette expérience qui soutient sa croyance dans un tel Autre. Freud y voyait l’origine de tous les motifs moraux, et, nous pourrions compléter, de toutes les figures d’un Autre qui réponde : Dieu, Analyste (grand A), Femme, Autre de l’Autre… Avec l’analyse, la découverte, l’extraction de ce réel comme « représentant de la représentation » de l’analyste, révèle la castration du symbolique, du savoir, de Dieu, de l’Autre (pas d’Autre qui relève l’Autre de sa castration) – et bouleverse tout ce que cette construction maintient en place –. C’est à partir de là que le sujet a chance de prendre un aperçu sur ce dont il est réellement fabriqué : l’entour de ce réel, le « tout » des constructions de son existence (orchestré par son fantasme) est construit autour d’un point qui leur est irréductible – « tout, mais pas ça ». Et c’est sur ce qui objecte là que porte le « c’est ça » quand il est ainsi articulé à ce qui le borde.

Pour l’analysant, la découverte de la castration de l’analyste est découverte du même coup qu’il n’y a pas d’analyste : l’analyste en fonction ne faisait que semblant du réel qui concerne l’analysant – « desêtre » de cet analyste –, et, au moment où lui, l’analysant, se reconnaît dans la sorte d’objet qu’il est, qu’il s’identifie à son symptôme, lui-même n’y est plus comme sujet – « destitution subjective ». Non seulement la psychanalyse « défait », « déconstruit » l’analyste, mais elle produit côté analysant un « non analyste en espérance » (« Discours à l’EFP ») (l’analyste « d’à présent paie [lui, son] statut de l’oubli de l’acte qui le fonde » !).

Cette réduction et cette production sont nécessaires à la réinvention de la psychanalyse : si l’analysant parvenu à ce point y consent. C’est dans le consentement à faire servir sa découverte dans la cure d’un autre qu’est le désir de l’analyste – levier  pour la psychanalyse à venir.

Celui avec lequel le passant s’est analysé peut sûrement repérer ce qui surgit entre répétition et « non réalisé ». Il me semble d’ailleurs que c’est le sujet de ce moment qui « est la passe » : c’est lui qu’attrape celui qui le nomme passeur et non pas AE. Pourquoi pas AE, s’interrogeait P. Bruno ?  D’abord parce que l’analysant a à tirer les conséquences de ce qu’il rencontre sur une modalité qui tient cette fois de la tuché, non de l’automaton. Et parmi ces conséquences il lui arrive de se présenter à la passe.

Cela n’a plus rien à voir avec l’analyse en effet, qu’elle soit terminée ou non (il faut y revenir), puisqu’il s’agit pour l’analysant de témoigner, s’il a été jusque-là, qu’il n’y a là aucun Autre qui répond. Cette absence de réponse (qui soit dit « en passant » mortifierait le sujet du désir) n’est ni à espérer ni à désespérer – elle est impossible. Et le sujet tient la preuve de sa cure.

Il y faut pourtant des passeurs pour entendre ce qui résonne, l’écho de ce réel, et porter cet échos jusqu’au cartel : Lacan profite de la métaphore de l’éclair pour insister sur le bruit du tonnerre[2]. L’éclair fait croire à un univers, le tonnerre révèle qu’il n’y a pas de tout mais des « tous ». Il s’entend après que l’éclair ait été vu, et il n’est pas toujours nécessaire de le voir pour l’entendre ! En ce sens, il n’y a aucun savoir à attendre de la passe in vivo,  mais de son après-coup[3] : c’est une autre façon de faire mienne la formule de Pierre Bruno selon laquelle « seul le sinthome sait ».

Il arrive donc que ce réel, le passant l’identifie au sinthome qu’il est, et en fasse le point d’appui de la tâche analysante qu’il ouvre à un autre : alors le Cartel lui propose de se saisir du nom d’AE, un nom qui présente la particularité d’être recréé comme si c’était toujours la première fois. Encore convient-il que le passant, d’une part, le reçoive comme donné par aucun A(a)utre qui le renverrait à sa névrose d’antan, et, d’autre part, qu’il en coiffe le bon « endroit ». Il a en effet à en tirer les conséquences.

Nous avons à être très attentifs à ce que le passant considère comme la conclusion de l’analyse. En effet si la passe conditionne éventuellement la fin, elle ne la garantit pas : il importe que l’analysant noue de la bonne façon « ce » qui a reçu le nom d’AE, un nom qu’il va d’ailleurs quitter, ce qui me parait rendre plus tangible le fait qu’il puisse être toujours nouveau.  Et il convient de porter une attention d’autant plus minutieusement que ce nouage participe de la position à tenir par celui qui fait le « pari fou » d’ouvrir à la tâche analysante. Il l’offre à qui s’en saisit comme occasion d’autant de réinventions singulières de la psychanalyse.

Enfin, cet AE (qui sait donc qu’il n’y a pas de psychanalyste mais « du » psychanalyste) ne cessera pas de s’expliquer avec le réel qu’il a rencontré.  Ce réel fait objection aux savoirs constitués, et le nouveau destin qu’il lui a donné, vérifie que l’écho du tonnerre s’en entend encore. De là un savoir est attendu en même temps que la dimension politique des conséquences de la passe est rendue patente, de même que l’existence du discours analytique paradoxalement ainsi vérifiée.

S’il n’y a que « du » psychanalyste, ne restent que « les quelques autres » dont le passant s’autorise. J’en déduis ceci : que ce soit lorsque « quelqu’un » désigne un passeur (qui fait résonner son propre « c’est ça »), lorsqu’il s’explique avec le discours analytique, lorsqu’il opère dans un cartel et en particulier dans l’un des cartels de la passe, c’est comme analysant (pas comme névrosé, pervers ou psychotique) qu’il le fait – à ceci près que ce n’est pas la même chose de s’être ou non émancipé un tant soit peu de la répétition. J’irai jusqu’à avancer que cela vaut également lorsqu’il interprète[4] : c’est comme analysant qu’il laisse place à ce qu’il y ait « du » psychanalyste – ce que l’impossibilité d’attribuer le dire de l’interprétation à aucun sujet en présence confirme.

A l’inverse, au plan de l’Ecole, la promptitude à incriminer un autre – qui nous a choisis ou pas –, à s’en remettre à un autre – garant de notre position – ou à pourfendre tel autre encore – responsable de tous les dysfonctionnements – est sans doute un indice de ce que nous n’y sommes pas encore.

Toulouse le 5 juillet 2016

Marie-Jean Sauret

sauret[@]univ-tlse2.fr

 

[1] – Anne Sophie Ducombs, Acte de création et acte psychanalytique : traversée de l’œuvre du compositeur Arnold Schoenberg, thèse de doctorat en psychopathologie clinique sous la direction de Sidi Askofaré, université de Toulouse 2 Jean Jaurès, soutenue le 2 juillet 2016.

[3] – « En ce sens », l’expérience de la passe au travers de la procédure, s’il y a passe, constitue forcément un « évènement » que la cure ne saurait permettre seule.