Briques et tuiles N5-Isabelle Morin

briques et tuiles numéro 5-Isabelle Morin

Le temps que l’inconscient effectue sa cause


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Dans Briques et Tuiles n°4, L’Autre existe, texte riche en élucidation et en question, Pierre Bruno avance de nombreuses pistes de travail dont je ne reprends ici que trois points :

1/ « La fin [de l’analyse] ne s’obtient qu’à prendre, à son tour, la place de ce père réel (« père sévère », dit Lacan), en se faisant le semblant de l’objet a qui, en chutant, a mis au jour le réel de ce x, (et démontré du même temps l’insuffisance de l’être de filiation).»

1/Je considère que c’est très précisément à partir de ce repérage-là, que l’on peut parler du désir de l’analyste. Parce que l’analysant peut déduire qu’il pourra occuper cette place de semblant d’objet a, ce n’est pas son objet a mais celui de l’analysant, s’il consent à l’acte de l’analyste. Il a donc fallu que la place de l’objet a soit dégagée, vidée de a, ce qui n’est possible qu’à partir de la traversée du fantasme, quand le poinçon entre $ et a se détache et libère, fut-ce un temps, le sujet de son objet : destitution subjective pour le Sujet et chute pour l’objet. Où prend place la mise à jour du réel de x ?

Il me semble que si on considère que le réel de x recouvre « le grand secret », qui est que le père est castré, que Dieu n’existe pas, ou encore qu’il n’y a pas d’Autre de l’Autre, et que le x de l’exception, qui est d’ordre logique, est la fiction qui permet à la structure de se mettre en place, alors cela emporte quelques conséquences. Le fait d’apercevoir à quoi tenait la jouissance du sujet, quelle couleur cela donnait à son monde, et quel père soutenait cette construction, tous ces aperçus mettent à jour le réel de x. Mettre à jour cela peut vouloir dire réactualiser, (comme pour un logiciel)  ou mettre à découvert.

 

2/Poursuivons notre lecture : « la chute de l’objet a est ce qui ouvre à reconnaître qu’aucun père n’étant incastrable, la castration vient du réel de x ».

Quand Lacan propose en 1967 de résoudre l’équation du désir de l’analyste, [proposition de la passe], on peut écrire cette équation  DA = a/– φ[1] l’écrire ne veut pas dire la résoudre, car c’est à chaque passant de le faire. Pour parvenir à cette réduction, il y faut du temps, celui que l’inconscient, non effectué, se réalise.

3/ Troisième occurrence que je reprends pour réfléchir :  « N’est-ce pas dans cette contradiction même entre un père qui, quoique réel, n’est pas le sauveur suprême, et ce qu’il dévoile de sa fonction, au moment même où il chute, d’être castré (cette castration ayant pour conséquence de le décoller de sa fonction de plus-de-jouir), [n’est-ce pas donc dans cette contradiction] que se présente le moment de conclure, soit un acte qui surgit du défaut irrémédiable de ce signifiant qui aurait permis de résoudre la contradiction rencontrée ? »

Le moment de conclure est inattendu, insu parfois l’instant d’avant, et pourtant ce qui l’entérine, c’est un acte, celui  de conclure, qui surgit d’un consentement à ce défaut irrémédiable du signifiant « père réel ».

Oui, trois fois oui, un acte qui surgit du  défaut de ce signifiant père réel ; à condition de préciser que conclure et sortir impose de s’expliquer sur quoi repose cet acte pour vérifier que la sortie n’est pas une fuite, qui éviterait de prendre acte de ce défaut qui a pour conséquence la castration. Pas d’acte sans dire d’après coup.

J’ai souhaité de rajouter une petite note sur le temps de l’inconscient, j’espère que chacun y trouvera une cohérence au regard de ce débat, parce qu’au fond on peut se demander comment tout cela se réalise dans une analyse et pourquoi tant de temps pour y arriver ?

 

Nous avons l’habitude d’opposer le hors temps de l’inconscient chez Freud à la temporalité du sujet chez Lacan. Nous sommes moins habitués à considérer ce hors temps de l’inconscient avec l’inconscient que Lacan décline dans le séminaire XI comme non-réalisé. C’est une hypothèse qu’il soutient quand il s’interroge sur le statut de la cause. Non seulement cet inconscient non réalisé inscrit l’idée du temps, mais il  met la cure analytique à la place de  ce qui permet la réalisation de l’inconscient. A partir du désir, une béance se creuse entre la cause et l’effet, béance où s’enracine l’objet a,  qui permet à Lacan de dégager la cause du désir comme quelque chose de non effectué. (Séminaire L’angoisse du 19 juin 1963).
Pourtant nous considérons que la répétition conduit avec une grande fixité à l’objet, sur les rails d’une jouissance toujours identique, il ne s’agit plus alors du non effectué mais d’un toujours déjà effectué qui annulerait le temps. Nous avons donc une question à résoudre entre la répétition (le déjà effectué) et le non réalisé qui introduit, grâce à l’analyse, à la dynamique du futur liée à celle du passé.

Reprenons le débat tel que Lacan le mène à partir de la cause. Cette interrogation  sur la cause est très présente tout le long de son enseignement ;  elle aboutit, dans le séminaire XI, à une conception renouvelée de l’inconscient qui va mettre en jeu le temps contre une certaine position de Freud.  Partant de la remarque « qu’il n’y a de cause que de ce qui cloche », Lacan va définir l’inconscient freudien comme « ce point où entre la cause et ce qu’elle affecte, il y a une clocherie, une béance. »  « L’inconscient nous montre la béance par où la névrose se raccorde à un réel, un réel qui peut bien, lui, n’être pas déterminé.»  Qu’est-ce qu’un réel non déterminé ? Qu’est-ce que Freud trouve dans la béance  de la cause, se demande Lacan ? Il répond : quelque chose de l’ordre du non réalisé, (Séminaire XI – p 25). Il précise même que « l’inconscient est du non né » !
Ces trois occurrences du non effectué, du non déterminé et du non réalisé (du non né) font de l’inconscient le lieu même d’une opération à effectuer. Cette opération concerne l’émergence d’une cause qui prend du temps pour se produire. Pourrions-nous dire qu’il y a  une cause qui cause, qui serait à produire dans la cure, sans qu’il y ait de cause première ou de cause seconde ?  N’est-ce pas plutôt le lieu de l’émergence de l’impossible ? Lacan a pu dire que la science extrayait sa propre idée de la cause, mais l’analyse conduit à partir de la cause du désir à se faire une cause.

Ce non réalisé, ce réel, correspond-t-il à ce que l’analyse permet d’apercevoir ? N’est-ce pas ce qui fait dire à Lacan dans l’unique leçon sur Les noms du père, qu’il n’y a de cause qu’après l’émergence du désir[2] ?  Il y a donc une mise en tension, nécessaire pour en prendre  acte, entre la répétition dans la cure et la rencontre qui bouleverse la logique  du fantasme.

Le temps nous interroge dans la cure, il ne peut pas être désolidarisé de l’inconscient qui s’y réalise au grès de  sa béance pulsatile. La structure même de la logique des temporalités  dans l’analyse nous le montre : de l’efficacité du transfert à  la passe, c’est à dire de la mise en acte de la réalité sexuelle de l’inconscient qui introduit à l’objet a, à la passe qui ouvre à une conclusion, on a une partition du temps qui ne peut s’inverser parce que l’aperçu de la jouissance la plus intime du sujet est nécessaire pour conclure. Le temps logique, qui va de l’instant  de voir au moment de conclure en passant par le temps pour comprendre,  permet-il de décliner l’opération de la réalisation de l’inconscient, au-delà de la répétition,  moment qui se clôt sur une décision éthique qui permet de passer du so es war au  soll ich werden ?

imorin3333[@]gmail.com

 

 

[1] Ça s’entend  [ petit a sur – phi]  Pour ceux qui ne pourrait pas lire les symboles à cause des différentes versions.

[2] Souvent cité, du reste, par P Bruno.