Briques et tuiles N3-Marie-Jean Sauret

Briques et tuiles numéro « -Marie-Jean Sauret

Du Réel et de la politique


sauret[@]univ-tlse2.fr

Pierre Bruno a introduit ce séminaire par un titre, Le réel de X, et une question : pour quelle raison Lacan a-t-il remplacé le père réel, agent de la castration, par x ? Et Isabelle Morin a achevé sa « brique », Le nœud du vivant comme incastrable, sur cette interrogation : « Comment articuler la pulsion et l’objet [a], la satisfaction de la pulsion [jouissance phallique], et la part de  jouissance pas toute phallique,  au regard de cet incastrable ? » A leur suite, entre autres Fabienne Guillen a questionné leur contribution amenant de fait un éclairage nouveau : ces interventions, où l’on est contraint de « mettre du sien » au-delà de la réaction spontanée, sont nécessaires au séminaire. Si l’on me pardonne la métaphore, elles constituent sinon de nouvelles briques au moins le ciment qui contribue à mettre les briques à leur place.

J’apporterai mon écot au débat qui s’initie, sous la forme… d’un écho qui pourra apparaître d’abord éloigné des interrogations ci-dessus. On verra pourtant – du moins je l’espère – qu’il mobilise la réponse qui leur serait apportée. C’est dans « Radiophonie », convoquée dès la brique numéro 1, que l’on trouve ce fameux passage : « Que le symptôme institue l’ordre dont s’avère notre politique, implique d’autre part que tout ce qui s’articule de cet ordre soit passible d’interprétation. /C’est pourquoi on a bien raison de mettre la psychanalyse au chef de la politique. Et ceci pourrait n’être pas de tout repos pour ce qui de la politique a fait figure jusqu’ici, si la psychanalyse s’en avérait avertie »[1]. Sans doute ce passage s’éclaire-t-il pour une part de la façon dont Pierre Bruno a situé le symptôme : en place de la vérité dans le discours analytique, ce que l’analysant entrevoit sans doute au terme de sa cure. Une politique dont le symptôme instituerait l’ordre se comprend alors, a minima, me semble-t-il, comme celle qui fait fonds sur la singularité de ceux qu’elle réunit.

Ce passage, je l’ai souvent commenté et je lis avec attention ce qui s’en écrit, tant la question politique me retient. Or, j’avoue qu’elle me demeure énigmatique, gage, à mes yeux, d’un « bout de réel », fût-il celui que j’y loge (toujours le symptôme). Il ne me suffit pas d’avancer que la formule signifie que la psychanalyse est mise au poste de commandement de la politique, elle qui est le seul discours « orienté vers la perte du pouvoir » ou en tout cas qui ne revendique pas le pouvoir. La lecture d’un article dans lequel l’auteur travestit la citation (à son insu !) m’a paradoxalement éclairé[2]. Celui-ci transcrit en effet « mettre la psychanalyse sous le chef  de la politique » en évoquant un passage de « Lituraterre » qui préfigure le texte de « Radiophonie » : « Que le symptôme institue l’ordre dont s’avère notre politique, implique d’autre part que tout ce qui s’articule de cet ordre soit passible d’interprétation. /C’est pourquoi on a bien raison de mettre la psychanalyse au chef de la politique [souligné par moi]. Et ceci pourrait n’être pas de tout repos pour ce qui de la politique a fait figure jusqu’ici, si la psychanalyse s’en avérait avertie. /Il suffirait peut-être, on se dit ça sans doute, que de l’écriture nous tirions un autre parti que de tribune ou de tribunal, pour que s’y jouent d’autres paroles à nous en faire le tribut. /Il n’y a pas de métalangage, mais l’écrit qui se fabrique du langage est matériel peut-être de force à ce que s’y changent nos propos »[3]. « Radiophonie » et « Lituraterre » sont pratiquement contemporains et empruntent quasiment les mêmes mots. Pour ce qui est de l’écriture, n’est-ce pas ce que nous mettons en jeu de fait ici ?

La collègue évoquée remplace « au chef de » par une expression équivalente à « introduire la psychanalyse dans le champ de la politique ». C’est précisément ce que j’ai lu sous la plume de Chantal Mouffe, inspiratrice, avec son mari Ernesto Laclau, de mouvements de la gauche radicale tel Podemos. Dans son dernier essai paru en français, L’illusion du consensus, elle critique la volonté aussi bien de la droite que de la gauche de gommer toute altérité soit par assimilation (cf. « l’ouverture » ou le social libéralisme) soit par éradication de l’adversaire. Ce qui conduit à ne laisser d’alternative qu’à l’extrême droite, version du retour dans le réel de ce que le discours politique forclot sous le « politiquement correct ». Et elle s’étonne que, cent ans après Freud, on n’ait pas retenu de la psychanalyse que le conflit était constitutif du sujet et donc des collectifs qu’il forme, que l’altérité était nécessaire aux identités collectives, et que sans la catégorie de jouissance de Lacan il était impossible d’expliquer la durée dans le temps des identifications socio-politiques (du fait de la jouissance de leurs agents)[4].

Aussi est-elle conduite à proposer une conception « agonistique » (par opposition à « antagonique ») de la société, c’est-à-dire telle que la division y soit interne et non forclose ou rejetée à la périphérie[5]. Ainsi pense-t-elle prendre acte du fait que ladite société est au prise avec une conflictualité irréductible (réelle) dont on ne peut se passer si l’on veut préserver une identité commune, ce qui donne l’impression (l’aurai-je mal comprise ?) qu’il faille pérenniser l’opposition droite/gauche (et donc l’alternance que nous connaissons ?). Pour intéressant et sympathique que soit cet essai ne passe-t-il pas à côté de ce que Pierre Bruno et Isabelle Morin ont introduit ?

Du fait de parler le sujet est séparé du réel qu’il est et que le langage ne peut que représenter. D’où, à défaut de cet être de jouissance (x), le choix d’un être de lignage (Pierre Bruno) : que le sujet obtient en se logeant par les moyens de la fonction paternelle (x∫y = x fille ou fils de y) dans les structures élémentaires de la parenté que supportent les mythes et qui « donnent forme épique à la structure » (Lacan). Si le père symbolique est identifiable approximativement comme nom ou élément du lignage (mort, donc), la question du père du nom est posée et reçoit une réponse d’abord imaginaire dans la recherche du premier de la série (du lignage). Celui-là n’a pas de nom : il est le premier à avoir nommé son enfant « enfant » et à avoir été nommé « père » par ce dernier (« L’enfant est le père de l’homme », comme Freud le répète). Ce père ainsi construit, en tant que hors-série des  noms, s’excepte de la loi symbolique (même si, et c’est la limite de la solution par le mythe, en nommant le premier il s’affirme comme sujet dans l’acte d’énonciation et tombe en tant que tel sous la loi du signifiant) : logiquement, il y a au moins un x qui dit non à l’inscription langagière (ici avant d’y consentir), voire qui dit non à la fonction phallique, si l’on accepte le forçage. Est-il clair, avec cette mise en récit, que le sujet et le père réel sont fabriqués de la même « chair », du même x, puisque c’est le réel que le sujet ne peut attraper par les moyens du langage et à quoi l’objet a confère la seule « consistance » possible, qu’il dévolue au père réel ? Voilà la brique.

Et c’est d’assumer cette part d’altérité incastrable qui dispense le sujet d’exiger qu’un autre l’incarne pour lui. Les conséquences sont multiples. Indexé par le symptôme, cette singularité supporte donc l’altérité et, politiquement, ne permet-elle pas de se passer de la nécessité de l’imaginariser sous la figure de l’ennemi ou seulement de l’adversaire ? Place à ce que Marx qualifiait de « contradictions réelles » dans la nouvelle société. N’est-ce pas ce x effacé par la logique de la globalisation qui fait retour dans les formes paranoïaques du transcendant (l’EI et les conversions à l’islamisme radical par exemple) ?

La névrose comme religion privée et la psychanalyse qui l’accueille avec Freud, sont, ainsi que Lacan l’avance, le retour dans le réel de la castration forclose par le discours capitaliste (mais si ce retour ds le réel de la castration définit la névrose alors bien avant le dC….. !?). Mais d’abord sous sa forme imaginaire. Ne faut-il pas que le discours analytique soit supplémenté de la passe pour que l’interprétation de la castration comme opération symbolique (elle est de fait il s’agit qu’elle soit possiblement reconnue ?) soit possible, restaurant, avec l’impossible du rapport sexuel, la condition sine qua non de l’amour ?  Alors, « la psychanalyse au chef de la politique », oui, mais pas sans la passe.

Toulouse 16 mai 2016

Marie-Jean Sauret

sauret[@]univ-tlse2.fr

 

[1]Scilicet, n° 2/3, Paris, Seuil, 1970, pp. 55-99.

[2] – Liliane Fainsilber, « La psychanalyse sous le chef de la politique » (les italiques sont de moi), 2011, publié sur le site Le goût de la psychanalyse, disponible 2016.

[3]Littérature, numéro spécial Littérature et Psychanalyse, Paris, Larousse, n° 3, Octobre 1971, pp. 3-10.

[4] – Geneviève Fraisse, lors de l’émission « L’invité des matins » sur France-Culture du 12 mai 2016 confirme cette position en notant, à propos des affaires en cours de harcèlement sexuel par des politiques, que la thèse freudienne d’un détournement de la libido au profit de la civilisation devrait nous permettre de saisir ce qu’il en est littéralement de la jouissance du pouvoir.

[5] – Elle en tire la conséquence immédiate en prenant explicitement appui sur la thèse de Karl Schmidt relative à la distinction ami/ennemi : il ne peut être tenu pour extérieur à notre société malgré son accointance avec le troisième Reich, d’autant qu’il fournit une critique véritable du libéralisme. Et précisément, elle s’efforce de démontrer que la prise en compte de l’altérité permet une autre issue que celle à laquelle il a été conduit.