briques et tuiles N2-isabelle Morin

briques et tuiles N2-Isabelle Morin

Le noeud du vivant comme incastrable


imorin3333[@]gmail.com

Pierre Bruno termine son texte « Le réel de X » en  centrant l’importance du père réel dans la cure analytique quand il avance que « l’émergence du désir coupe avec ce qui, de son histoire infantile, a jusqu’alors déterminé le sujet ». Première coupure qui donne un peu de liberté au désir. Il s’agit pourtant de savoir comment cet aperçu opère dans l’analyse pour dégager le désir, jusque alors empêché pour le névrosé ? La mise en lumière dans la cure analytique du père réel est une condition nécessaire à une série de déductions. Ces déductions se font au fil du dire sous transfert. On peut avancer que c’est  au moment où l’analysant met l’analyste à la place de son objet [a] que la voie s’ouvre pour permettre au sujet d’atteindre quelque chose du réel de sa jouissance.

Je pars de la structure du fantasme à partir de l’invention de l’objet [a], au cœur de la formule du fantasme. C’est la voie qui nous oriente, bien que malheureusement sa traversée  soit tombée en désuétude parmi de nombreux analystes. Pour atteindre le bout de réel, il n’y a pas d’autre entrée que le fantasme, mais sa traversée me semble utile à ne pas fixer le fantasme et à faire apparaitre les deux faces de cet objet : la face plus de jouir et  la face cause du désir. Le père, au cœur du fantasme, [$<> a], est le père réel.  On remarque d’emblée que cette formule n’écrit pas le père, ni le Nom du père, mais l’objet [a]. Elle écrit le rapport du sujet divisé $ avec son objet, où le père disparait sous un On neutre au troisième temps, sauf à le reconnaitre sous le masque de  cet objet qui soutient le désir et cause la jouissance.

On pourrait croire que le père dans le scénario  du fantasme « un enfant est battu »  est celui du père de la horde qui châtie l’enfant, lui impose sa loi, celle de la castration, et lui donne de la jouissance. Freud voyait dans cette affaire la racine du masochisme érogène primordial. Pourtant à bien considérer les choses, c’est précisément le fantasme qui permet de ne pas confondre le père de la horde avec le père réel. Le fantasme est une formation de la pulsion[1], elle concerne non pas la jouissance du père, mais celle du sujet qui invente ce scenario de jouissance. Il l’invente avec le trajet de la pulsion qui a tracé sur son corps  les lignes de la jouissance, faisant de son organisme un corps pulsionnel. Il ne s’agit d’aucun père de la horde, grand jouisseur, mais de la puissance du langage, qui marque le corps de son sceau et fixe ainsi une jouissance singulière irréductible. Les déductions que fait l’analysant, quand il prend acte de ses conséquences, lui donne de la liberté, pour se décoller de cet Autre jouisseur en lui permettant d’assumer sa propre jouissance. Ҫa allège l’existence du poids de l’être pulsionnel.

Au moment de la traversée ou franchissement du plan des identifications, quand cela arrive, le gond de la porte pivote pour ouvrir l’espace de la castration sans la couverture de l’objet [a].

Comment rendre compte de cette opération de dégagement ? En premier lieu,  c’est au cœur d’une des figures de l’Autre, celle ici du père réel, que se situe la solution du montage fantasmatique. Ce qui pourrait paraitre paradoxal est le fait que ce qui fait jouir dans le scénario fantasmatique exerce une castration, puisque la castration est castration de jouissance. L’hystérique nous enseigne comment elle jouit de la monstration de la castration.  Lacan en 1975 dans lettres de l’EFP n° XVIII, se demandait si au fond, le plus de jouir ne serait pas le fait de tirer de la castration, une jouissance, il précise que la castration est une jouissance parce qu’elle nous délivre de l’angoisse. Il n’y a pas d’angoisse dans le fantasme mais assurance de jouissance.

Dans une analyse passer du petit scénario dont se sert le sujet pour sa  jouissance, à l’axiome fondamental qui fixe la position de jouissance du sujet, ce que Lacan a aussi pu appeler « Fantasme fondamental », tient  déjà à une déduction. Freud montre le déplacement de l’un à l’autre quand il précise à propos du fantasme de fustigation, [Un enfant est battu, p.235]  « Des êtres humains qui portent en eux un tel fantasme font preuve d’une sensibilité et d’une susceptibilité particulière vis à vis des personnes qu’ils peuvent insérer dans la série paternelle; ils se laissent facilement offenser par ces personnes et ainsi procure sa réalisation à la situation fantasmée,  à savoir qu’ils sont battus par le père,  pour leur plus grand malheur »

Cette orientation,  qui consiste à voir dans le scenario fantasmatique le père réel, qui ne jouit pas de son acte, mais est simplement l’agent de cette opération, montre de façon décisive l’équivalence entre le père réel et l’objet[a][2]. Si c’était le père de la horde, le sujet pourrait toujours se dédouaner de sa jouissance sur l’Autre.  Qui bat sous les oripeaux du père ou d’une figure d’autorité, qui impose de jouir si ce n’est la force de la pulsion ? Cette dernière a pris ses marques dans le signifiant qui vient de l’Autre, grâce au petit déplacement entre la demande et la réponse maternelle.  Cette orientation, dans la direction de la cure, qui vise à dénuder l’objet [a], ce bout de réel, de toute figure de la loi, permet de faire déconsister cet Autre. Le scénario sadien par exemple montre comment l’objet [a] en tant que cause du désir implique l’action de [a] en tant qu’agent de la castration.

Quand Lacan parlait d’« incarner le bout de réel », il parlait de lui, mais aussi de la position de l’analyste semblant d’objet [a] de l’analysant. Cette incarnation permet la séparation entre le [a], la jouissance incastrable, et la version du père, ce qui freinait le sujet dans la voie du désir.

Tout n’est pas résolu pour autant. Quelques questions maintenant : comment articuler le fait que l’objet [a] vient de l’Autre, s’enforme dans l’Autre, y prend ses marques, et pourtant n’est que du sujet. C’est le transfert d’une valeur de jouissance que s’approprie le sujet et dont il porte, non seulement la marque, mais la responsabilité.

Comment articuler la pulsion et l’objet [a], la satisfaction de la pulsion [jouissance phallique], et la part de  jouissance pas toute phallique,  au regard de cet incastrable ?

Isabelle Morin

imorin3333[@]gmail.com

[1] Expression précieuse que j’emprunte à M Sylvestre.

[2] P.Bruno est arrivé à la même équivalence  à partir de son commentaire de Kant avec Sade.