briques et tuiles N12- Marie-Jean Sauret

briques et tuiles 12- Marie- Jean Sauret

QUASI BRIQUE n°12


sauret[@]univ-tlse2.fr

« Comment peux-tu apporter une brique à une construction qui, à la fois, est et n’est pas encore là ? » On sait l’existence de « briques de l’univers » : jusqu’au siècle précédent, la particule était l’élément dernier de la matière. Et cette particule était ou bien présente, ou bien absente. Cette propriété a permis d’en faire le support de l’opposition signifiante minimale et de réduire le symbolique au binaire 0/1.

A partir de là des machines intelligentes ont été construites : une galette – wafer – de silicium supporte des transistors qui sont ou allumé (1) ou éteint  (0) Les questions posées à ces machines comme les réponses fournies sont traduites en suites de 0 et de 1. Lacan lui-même a indiqué les ressources d’une machine ainsi conçue dans « Le séminaire sur ‘’la lettre volée‘’ » (Ecrits, pp. 47-51) et la « Parenthèse des parenthèses » qu’il y adjoint (pp. 54-61) : il notait + ou – les annonces « pile » ou « face » résultant des lancers successifs d’une pièce de monnaie. Il démontrait alors les lois qui règlent leur succession (malgré l’aléatoire des lancers) et la mémoire que les séries enregistrent de leur ordre d’apparition. Et c’est ainsi que sont conçus nos ordinateurs classiques. A supposer que la première question soit notée 1. La réponse peut être notée 0 ou 1. Supposons qu’elle soit 0. La conséquence peut-être notée 0 ou 1 et ainsi de suite (la conséquence de la conséquence). De sorte que si la machine décide d’explorer toutes les alternatives, il lui faut, aussi rapide qu’elle soit, quasiment l’éternité devant elle pour ce réaliser !

Or, justement, on a découvert les quasi particules : celles-ci sont à la fois présentes et absentes (1 et 0). C’est-à-dire que, instantanément, une machine, codée sur leur support, peut instantanément examiner des milliards de combinaisons : nous n’avons aucune idée de la vitesse à laquelle elle irait ! Certes, les ordinateurs ainsi construits sont encore à l’état expérimental, peu stables, sensibles aux « bruits », et cette vitesse de résolution n’est encore qu’une promesse. Mais dans notre champ, l’inconscient pulsatile, qui se décline au futur antérieur, qui ne connaît pas la contradiction, le sujet en fading, sont beaucoup plus près de la physique des quasi particules que de la physique mécanique. Oui, la psychanalyse est à la psychologie ce que la physique quantique est à la physique mécanique. Et ma quasi brique n’est pas en si mauvaise compagnie !

Seulement, mécanique ou quantique, le savoir tend à se refermer sur lui-même et n’est pas en soi une garantie contre la prétention au tout savoir : tout serait réductible au symbolique quels que soient les signifiants qu’il véhicule. Il est ainsi susceptible de servir la paranoïa en se mettant à la disposition du sujet de la raison (celui né avec la science moderne), un sujet qui finit par se confondre avec celui, machinique, d’une détermination généralisée, fut-ce sous les espèces de la complexité. Lacan a figuré cette confusion entre le symbolique, le réel et l’imaginaire avec le nœud de trèfle : aux extrémités on distingue bien ce qui pourrait relever d’une des dimensions, respectivement R, S ou I. Mais quand on cherche à les distinguer, voire à saisir ce qui les nomme, nous ne trouvons que mise en continuité. Ce nœud, Lacan le qualifie de nœud paranoïaque. Mais il ajoute que si à trois paranoïaque s’en rajoute un quatrième qui les noue borroméennement, celui-là sera alors symptomatique et névrotique (Le sinthome, leçon du 16 décembre 1975, pp. 53-54) (cf. la citation en note). Je retiens de ce propos énigmatique que la paranoïa ne condamne pas au hors lien social ou à rentrer en maître dans le discours. Mais sûrement y faut-il une éthique au sujet. Et c’est sans doute ce qui manque dans les moments de paranoïsation du collectif.

La paranoïsation du collectif témoigne que celui-ci est parasité par la paranoïsation du monde contemporain. La logique de la globalisation désactive le symptôme. J’en relève deux indices. D’aucuns ont noté avant moi l’augmentation du nombre de patients se présentant sur le versant psychotique (je tiens compte de la remarque d’Elisabeth Rigal sur le piège des catégories psychiatriques) : notre monde n’est pas proportionnellement habité par d’avantage de « psychotiques » qu’avant (ce serait en tout cas à vérifier), mais le « quatrième »  n’y remplit pas sa fonction. Du coup, les maîtres se démultiplient, et la démultiplication contrevient sans doute à l’épanouissement de chacun, d’où la multiplication cette fois des protestations comme autant de défense contre le risque du transfert (voir plus loin).

Le névrosé n’est pas exempt de ce qui se passe pour tout sujet finalement qui se laisse contaminer par le Discours Capitaliste : la désactivation du symptôme transparait à la fois dans la faillite des solidarités (lâchage de la fonction quatrième), la désertion des responsabilités, et cette « fatigue d’être soi » qui pousse à faire allégeance au discours dominant – les « névrosés » renoncent de fait à l’avantage, si cela en est un, mais surtout au devoir d’assistance que leur confèrerait leur symptôme (ici désactivé). Dans ces conditions, il devient difficile aux sujets se retrouvant sur la voie de la psychose comme aux autres non seulement de trouver la solution qui leur permette de se loger dans le commun, mais de pouvoir compter sur quiconque. La tâche du psychanalyste, si elle consiste à rendre au sujet la responsabilité de la position qu’il tient de son symptôme, est redoublée.

L’option se détermine sur le réel avec lequel le sujet doit s’expliquer. C’est également sur le réel que la science gagne en savoir. On pourrait dire que c’est parce que le savant a envie de savoir. A y regarder de près, n’a-t-il pas plutôt envie de recouvrir le réel avec du savoir ? Veut-il vraiment se cogner au réel ou lui faire rendre raison ? Lacan déplacera le désir de savoir sur la pulsion (cupido sciendi) (Le désir et son interprétation, 13 mai 1959), et en proposant une interprétation à propos d’Œdipe : là, le désir de savoir est celui de savoir le fin mot sur le désir (L’éthique de la psychanalyse, 29 juin 1960). La psychanalyse, elle, a découvert la vérité de l’amour (le forclot du Discours Capitaliste), et cela grâce au transfert, à l’amour du savoir qu’un supposé sujet est susceptible d’entendre. Mais la vérité de l’amour c’est précisément l’horreur de savoir (Les Noms-du-Père ,14 avril 1974). J’entends cela comme l’horreur de voir ça que l’amour de transfert permet à la fois d’approcher et de circonscrire au symptôme avant que le savoir ne le démente…

L’analyse conduit chacun qui a traversé cette horreur à l’objection au savoir liée à l’expérience qu’il a du réel qui le constitue autant qu’il le divise et avec lequel il s’explique mais que « seul le symptôme sait » (Pierre Bruno). Pour que chacun puisse enseigner comme analysant, encore convient-il que, outre la réactivation du symptôme, la communauté n’y fasse pas « embarras » (Isabelle Morin) et consente aux éventuels déplacements de discours où se reconnaissent les « effets d’écoles ». L’analyste s’autorise aussi de quelques autres ! Seul le « faire école » contrarie la paranoïsation naturelle des associations. Entre l’association et le « faire école » se situe la passe : que l’on s’y engage ou non, elle fonctionne pour chacun.

 

Toulouse le 7 décembre 2016

Marie-Jean Sauret

sauret[@]univ-tlse2.fr

Note :

« (…) la psychose paranoïaque et la personnalité n’ont comme telles pas de rapport, pour la simple raison que c’est la même chose.

En tant qu’un sujet noue à trois, l’Imaginaire, le Symbolique et le Réel, il n’est supporté que de leur continuité. L’Imaginaire, le Symboli­que et le Réel sont une seule et même consistance, et c’est en cela que consiste la psychose paranoïaque.

A bien entendre ce que j’énonce aujourd’hui, on pourrait en déduire qu’à trois paranoïaques pourrait être noué, au titre de symp­tôme, un quatrième terme qui situerait comme personnalité, en tant qu’elle-même serait distincte au regard des trois personnalités précé­dentes, et leur symptôme. Est-ce à dire qu’elle serait paranoïa­que, elle aussi ? Rien ne l’indique dans le cas – qui est plus que probable, qui est certain – où c’est d’un nombre indéfini de nœuds à trois qu’une chaîne borroméenne peut être constituée. Au regard de cette chaîne qui dès lors, ne constitue plus une paranoïa si ce n’est qu’elle est commune, la possible floculation terminale de quarts termes dans cette tresse qui est la tresse subjective nous laisse la possibilité de supposer que, sur la totalité de la texture, il y ait certains points élus qui se trouvent le terme du nœud de quatre. Et c’est bien en cela que consiste à proprement parler le sinthome.

Il s’agit du sinthome non pas en tant qu’il est personnalité, mais en tant qu’au regard de trois autres, il se spécifie d’être sinthome et névrotique. C’est en cela qu’un aperçu nous est donné sur ce qu’il en est de l’inconscient ».

La dernière phrase mérite d’être relevée : elle sous-entend que si la fonction quatrième n’est pas remplie, les sujets demeurent collectivement à leur paranoïa, et « l’aperçu sur ce qu’il en est de l’inconscient »  est impossible.