Briques et tuiles N11-Isabelle Morin

Brique et tuiles  11-Isabelle Morin

Petite note sur le transfert


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Celui qui aime le savoir, aime celui à qui il le suppose. L’amour vient se loger dans l’espace du savoir en position de vérité. C’est ainsi que la psychanalyse a fini par prendre une place éminente dans la culture au XXème siècle, là où un psychanalyste, d’abord Freud, a bien voulu supporter cet amour. Ce transfert là est le support, l’axe même de la cure quand on constate qu’il permet qu’émerge du savoir de l’inconscient. La capacité de transfert, ou le rapport que le sujet entretient au transfert, n’est pas pour autant éteint après une analyse, il ne vise plus l’analyste, mais la psychanalyse et ceux qui l’orientent. Pour certains analysants, le fait de reconnaitre à un autre un savoir qui oriente, est confondu avec le risque d’un assujettissement, avec son cortège de protestations. Pourtant celui qui oriente n’est plus celui sur lequel l’analysant a transféré sa vie libidinale infantile, ce transfert-là est celui qui permet à l’analysant de mettre en acte la réalité sexuelle de son inconscient dans la cure. Celui qui oriente est celui à qui on suppose, dans la communauté de travail des analystes, un rapport singulier au savoir, parce qu’il en témoigne en acte comme Freud et Lacan.

En contrechamp dans la culture ou la politique, la fascination qui provoque admiration voire identification, n’a rien à voir avec le transfert analytique, surtout si l’élu manifeste une volonté de séduire [hypnose ou suggestion]. Le transfert ne concerne ni l’admiration, ni l’assujettissement. La psychanalyse est née de ce refus de Freud d’une quelconque suggestion.

L’amalgame entre la crainte d’être assujetti à un autre, voire la peur de la suggestion et le transfert est vite fait quand le sujet ne paie pas sa dette à celui qui lui a ouvert la voie pour penser. Payer sa dette, c’est d’abord ne pas contourner son nom. Il y a une curieuse pente dans la psychanalyse, à ne pas vouloir payer cette dette or c’est la pire façon, il faut bien le reconnaitre, de rester redevable, puisque ce refus du moi fait le lit de l’ignorance.

L’expérience nous montre qu’il y a ceux qui nous enseignent à partir du point où ils en sont, qui éclairent, balisent le chemin sans nous empêcher de penser. Il y a aussi, ceux qui ne nous enseignent rien et qui nous empêchent de penser, [le tyran totalitaire].

Orienter en permettant de penser, en créant pour chacun des ouvertures, c’est ce que Freud et Lacan ont fait. Quel transfert gardons-nous envers eux ? Comment s’orienter à partir des jalons qu’ils posent,  tout en gardant l’ouverture que notre singularité et notre expérience nous offrent ?

Lacan se sert du rapport au savoir des mathématiciens qui ont su constituer « cette espèce de République […] qui faisait que Pascal correspondait avec Fermat, avec Roberval, avec Carcavi, avec des tas de gens […] qui étaient tous entre eux, enfin, pour ceci qu’on ne sait pas quoi s’était produit, c’est bien ce que je voudrais un jour tirer de l’histoire, on ne sait pas quoi s’était produit qui faisait qu’il y avait des gens qui, qui désiraient plus en savoir à propos de ces choses invraisemblables, n’est-ce pas, qui se dessinent comme ça, la cycloïde, vous savez ce que c’est, n’est-ce pas, si c’est un cercle, une roulette qui tourne autour d’une autre, vous voyez ce que ça peut donner, ça donne, je ne sais pas, une chose comme ça qui croyez-le, à ce moment-là, ne rapportait rien, auprès d’aucun seigneur, n’est-ce pas, qui, qui leur faisait leur réputation, enfin, leur truc, strictement entre eux, n’est-ce pas, ils ne sortaient pas de là. » (Les non dupes errent, 9 avril 1974)

Constituer « une république de quelques-uns », comme l’ont fait certains mathématiciens, en créant un espace de travail « sans seigneur », où les sujets ne s’occupent pas de leurs égo, mais s’orientent du point de réel que la question pose, animé par un transfert au savoir incarné, serait de bien meilleure augure pour soutenir la psychanalyse.

A suivre …

Le 7 novembre2016- Isabelle Morin

imorin[@]netcourrier.com