Briques et tuiles N10- Pierre Bruno

Briques et tuiles numéro 10- Pierre Bruno


pierre.bruno[@]wanadoo.fr

Des passes, des passes, oui, mais des passes amies. On  me pardonnera (peut-être)  cette médiocre parodie de publicité. Je veux par là souligner que la passe n’est pas une ordalie, et que l’absence de nomination, non seulement ne condamne en rien le passant, mais au contraire relève le prix de son analyse par une expérience qui ne peut pas être imaginée. Questionner la passe n’est pas réservé aux passants, mais, tant qu’on n’a pas pris la mesure de ce que l’expérience ne s’imagine pas, discourir sur la passe sans en avoir fait l’expérience, c’est cuire un lapin en bois.

 

Dans la procédure de la passe, il y a bien sûr un hic : certains des passants sont nommés A.E., pas d’autres, ce qui semble introduire une discrimination. Certes nous savons qu’aucun cartel, dit de passe, ne peut prétendre à l’infaillibilité, mais ce n’est pas là l’essentiel. Ce dont nous devons prendre acte, c’est que A.E. contrairement à ce que dit Lacan en 1967, n’est pas un titre. Lacan se dédit, sur ce point, explicitement, en novembre 1975 (« Ce n’est donc pas un titre qui résulte du passage, c’est tout le contraire »). Au delà même de la critique du « nommer à », j’avance que la nomination d’A.E. nomme le cartel, en tant qu’il a su extraire, ou cru pouvoir extraire, des éléments suffisants pour juger que le passant pourra, pendant un an, être le support de ce sigle, A.E., et qu’il est par là invité à prouver, auprès de ses associés et au-delà, qu’au moyen de ce sigle il peut, si peu que ce soit, produire un gain de savoir analytique, inédit par définition. Cela étant, les passants qui ont échappé à ce crible, par bon heur peut-être pour certains, sont invités à la même tache. C’est ce que j’appelle une « passe amie », qui n’introduit aucune ségrégation entre ceux qui se sont prêtés à l’expérience.

 

Dans Télévision, après avoir rappelé que « l’analyste ne s’autorise que de lui-même », Lacan définit la passe comme « l’examen de ce qui décide un analysant à se poser en analyste » (p. 50). On ne peut que noter le déplacement d’enjeu par rapport à la « Proposition d’octobre 1977 », qui mettait l’accent sur l’au-delà de l’impasse freudienne quant à la fin d’une analyse. Je suis resté longtemps perplexe à l’endroit d’une phrase de Télévision, (p. 11) : « Heureux les cas où passe fictive pour formation inachevée : ils laissent de l’espoir. » Or, il suffit, comme souvent, de lire le contexte pour obtenir un éclairage.  Ce que j’entends de ce que dit Lacan : il ne suffit pas qu’un analysant se décrète analyste si la cure de cet analyste  a été dirigée par quelqu’un ne tenant pas lui-même cette position d’analyste, c’est à dire par un « autre » (que Lacan se garde de qualifier d’analyste). Quoiqu’on puisse dire alors à un analyste produit de cette façon, rien n’y fait. D’où la conclusion : il vaut mieux que, dans ce cas, la soi-disant analyse n’aille pas jusqu’à  permettre le passage de l’analysant à l’analyste : « mieux vaut passe fictive… ». C’est pourquoi, incessamment, Lacan repose la question : y a t-il au moins un analyste ? Cela étant, cette remarque, plutôt acerbe, de Lacan, et qui s’inscrit dans le souci permanent de Lacan de distinguer « vraie et fausse psychanalyse », n’implique pas qu’un sujet ne puisse, ce fut le cas inaugural de Freud, inventer la place de l’analyste qui conduira sa cure, quitte à faire occuper cette place par un Fliess. Si cette conjoncture, pas si rare, se présente, il faut et il suffit que l’ « occupant » en question fasse preuve d’assez d’humilité pour ne pas empêcher l’invention de son analysant.

 

Ces considérations tempèrent une certaine interprétation du « il s’autorise de lui-même ». L’autorisation n’est pas synonyme d’évidence, pour se référer au démontage que Lacan fait du cogito cartésien. L’autorisation se vérifie dans l’acte, toujours à recommencer, et qui implique que l’analyste ne soit pas au niveau de son acte, c’est à dire sache qu’il est « dupe du réel » qui surgit des cintres d’un ciel absent.

 

 

J’en viens à ce que Marie-Jean Sauret a relevé d’un de mes courriels : «  La passe fait objection à l’associatif. » Je tiens cette proposition pour un axiome qui permet de différencier l’associatif et le grégaire. Marie-Jean commente ce dit d’une façon à laquelle je m’accorde, en introduisant ce que j’ai appelé l’être de filiation (qu’il nomme, plus noblement, « l’être de lignage »), dont il faut se séparer pour ne plus être captif de sa détermination oedipienne et être causé par ce qui n’est pas encore advenu, soit le réel.

A vrai dire, la chose est déjà dans Lacan : « Je fonde, aussi seul que je l’ai toujours été dans ma relation à la cause analytique… ». Rien qui ne puisse être fondé donc,  d’une association, sans ce « seul », qui contredit très exactement la pente à se penser « le seul ». Je suis cependant surtout attentif au circonstanciel « dans ma relation à la cause analytique », circonstanciel que je lis ainsi : ma relation à la cause analytique est fondée , et ne peut être fondée, que sur ce « seul », sinon ce n’est pas la cause analytique.

 

De  là, peut émerger une interrogation sur la numération, qui pourrait  partir de la singularité de ce « seul », en tant que ce seul, au contraire du « le seul » (qui consonne avec « linceul »), peut être au départ d’une association. Chacun et chacune qui sont venus à l’APJL, c’est sans doute la seule question qui puisse leur être posée : êtes vous entré(e) seul(e) ? J’ai rendu hommage à notre ami Alain Lacombe, justement d’avoir toujours choisi, et jamais suivi. Ce n’est pas si facile, mais pour éviter tout malentendu, c’est parce que Alain Lacombe n’avait pas peur du transfert qu’il a pu agir ainsi.

 

La numération donc. Je n’y arriverai pas tout seul. Un de mes proches, mathématicien de haut vol, a failli perdre son Euclide à force des questions stupides que je lui ai posées. Partons du « un ». Frege, que je fréquente un peu (je signale au passage que c’est Lacan qui a tiré Frege du placard où l’avaient laissé les philosophes), nous a transmis quelques propositions sensées. Ainsi, dans Les fondements de l’arithmétique, il avance une distinction du 0 et du 1 qui, à première lecture, est un casse-tête, et dont pourtant nous ne pouvons faire l’économie si nous pensons, au contraire de certains éthologues, que l’animal n’a pas accès à la numération (que Lacan pose comme corrélative de la castration). Je vais essayer de restituer l’os de son argumentation : 1) Un nombre n’est pas une propriété, mais un nom propre. 2) 0 est le « nombre cardinal qui appartient au concept « non identique à soi-même » (sous ce concept en effet, n’est subsumé aucun objet). 3) Si maintenant nous examinons le concept « identique à 0 », 0 tombe sous ce concept. 4) Par contre, sous « le concept identique à 0 mais non  identique à 0, aucun objet n’est subsumé,  en sorte que 0 est le nombre cardinal qui lui appartient » (en raison de 2)). 5) Nous avons donc d’un côté le concept « identique à 0 » et de l’autre, le nombre qui est « identique à 0 et non identique à 0 », à savoir le nombre cardinal 0. 6) Frege  en conclut  que le seul nombre qui puisse correspondre au  concept « identique à 0 » est 1. Tout en mesurant la difficulté de la transmission, j’explique ce que je crois être le ressort de cette argumentation : dès lors que, pour le concept « identique à 0 », il y a au moins un objet, à savoir 0, à pouvoir y être subsumé , le nombre cardinal 0 ne peut plus appartenir à ce concept, sous peine de contredire à sa définition en 2). Le 1 se présente dès lors – Frege s’explique là dessus avec des raisons que je n’ai pas rapportées – comme le nombre appelé à occuper cette place.

 

Ce que je retiens, c’est que la démarche de Frege préfigure celle par laquelle Lacan donne un nom propre (un Nom-du-Père même dit-il) aux cordes qui constituent le noeud borroméen, R, S, I. Démarche métaphorique par laquelle un concept, en lui même muet comme une corde, se trouve être nommé par un nom propre, qui est à distinguer de la signification (c’est à dire de la compréhension) du dit concept

 

Cette distinction n’est-elle pas fondatrice de la psychanalyse ? Les noms ne sont pas la conséquence des choses, mais ce réel est masqué par le fait que les noms communs, dans une langue, sont accolés à une signification qui prétend, au moyen du concept justement, être un portrait de la chose – au sens où le signifié  serait l’équivalent d’une image de la chose. Le 1 est (Y a d’l’Un), pour autant qu’il y a, dans l’Autre, un non-lieu, ce que la pratique analytique vérifie, ne serait-ce que dans l’épreuve que l’analysant fait, que les mots lui manquent.

 

Pierre Bruno, 15 octobre 2016

pierre.bruno[@]wanadoo.fr

 

J’ajoute quelques mots de circonstance : Il y a la structure. Ce que, trompés par le langage, nous appelons « structures », ce sont des formes d’assujettissement (névrose, perversion, psychose) qui, en aucun cas, ne sont déterminantes de notre « parcours subjectif ». Ce ne sont que des bonnes fées, et chacun est en charge de ce qu’il fait (ce que nous nommons symptôme) avec ce qu’il reçoit d’elles. Si nous quittons ce pays relativement civilisé par Freud et Lacan, c’est le brouhaha…ou pire.

Cela étant, que chacun de nous prenne sur soi de préserver, dans les échanges, la place de l’autre, en ne discréditant pas sa parole et en ne saturant pas l’espace où il pourrait s’exprimer (chacun son tour donc). Pour ma part, j’essaie de m’y tenir et c’est un des enjeux de notre choix d’être à l’APJL.