Briques et tuiles N° 13 – Isabelle MORIN

Briques et tuiles numéro 13 – Isabelle MORIN

Briques rouges, tuiles bleues n°1


Ces jours ci, pour ne pas oublier, j’ai eu envie de faire une petite promenade à travers le temps. D’une part celui de l’analyse et d’autre part celui de mon  engagement  envers la psychanalyse. Pour cela j’ai revisité certains textes que j’avais déjà écrits, à des moments difficiles où mon engagement envers la psychanalyse était malmené par les communautés dans lesquelles je l’avais inscrit. Au fond je ne peux que poursuivre mon pas, que j’ai adjoint à ceux d’autres, mes frères en expérience, dont certains sont devenus des amis.

 

Je poursuis donc à partir du point qui va de l’impuissance à l’impossible. L’impossible est une rencontre et une conséquence de l’analyse, celle qu’a inventée Freud, poursuivie par Lacan. Ce dernier a poussé la limite de la fin de la cure au-delà du constat clinique de Freud d’un infranchissable roc de la castration en suivant le fil freudien du “wo es war soll ich werden”. Là où c’était le désir inconscient, le sujet  doit se désigner, se reconnaître, y être,  là, je dois être.  Le dois, du «  soll » freudien, fait résonner l’incidence éthique de la psychanalyse et non un impératif surmoïque. Ce changement de position du sujet est nécessaire pour que l’on puisse dire qu’il y a eu  analyse, avec en acte, une forme de pousse au savoir. Lacan a maintes fois commenté cette assertion freudienne depuis 1953 jusqu’à sa proposition de la passe en 1967. Il a modifié sa lecture en 1970, dans le séminaire XVII, pour l’adresser à l’analyste. L’analyste doit laisser venir, à la place du (a) où il doit être, le ça, plus de jouir de l’analysant, pour qu’il advienne en tant que sujet. [ Sem L’envers, p.59]  C’est une condition de possibilité pour qu’il y ait analyse.

 

Dans le chapitre VII d’Analyse avec fin et sans fin, Freud rappelle que la relation analytique est fondée sur l’amour de la vérité, cet amour de la vérité qu’à l’occasion Lacan lui reproche, Freud  précise « sur la reconnaissance de la réalité (à lire, me semble-t-il : du réel), et elle exclut tout faux semblant et tout leurre ». Freud n’était certainement pas un idéaliste, il connaissait, pour les avoir découvertes une à une, toutes les opérations mentales qui permettent de ne pas savoir ou de démentir le savoir entr’aperçu. Nous avons appris, d’autre part avec Lacan, que la vérité résiste au savoir à cause de la jouissance. C’est donc la jouissance que l’analyse doit  traiter.

 

Venons-en maintenant à ce que pourrait être le parcours lacanien d’une analyse au-delà du roc freudien. Dans …Ou Pire [Ecrits, p 551], Lacan propose « qu’il s’agit dans l’analyse d’élever l’impuissance, celle qui rend raison du fantasme, à l’impossibilité logique, qui incarne le réel » Cette formule écrit le parcours de ce que l’on peut obtenir, pour le moment, d’une analyse.

Le sujet entre en analyse avec les multiples impuissances disons pour simplifier symptomatiques et si la cure lui permet d’apercevoir  sa position fantasmatique, ce ne sera pas sans dévoiler le seau pulsionnel qui l’a marqué, faisant de son être une objection au savoir (MJ Sauret) par sa singularité, qui ne se réduit à aucun savoir. Cette jouissance que l’on ne peut plus réduire par du symbolique, indivisible, un peu comme le nombre premier, c’est ce que Lacan appelle impossibilité logique qui permet de conclure une analyse. Ce point d’impossible ordonne le savoir, et ce savoir sur le plus intime de la jouissance, ne va pas sans une certaine solitude, un exil intérieur lié à l’impossible rapport entre les sexes.

 

Le sujet n’est pas pour autant dédouané de penser les conséquences du discours de l’analyste sur le  lien social. Il peut décider des suites et des  conséquences qu’il donne à ce savoir ; elles auront des incidences sur son rapport à ses « congénères » [Lacan] et à la psychanalyse. C’est dire, qu’au-delà de ce qui fait sinthome, reste encore un pas décisif qui concerne le rapport du sujet à la psychanalyse, s’il souhaite y participer ou non, et celui de la relation qu’il entretiendra à une communauté d’expérience.

Le savoir, arraché à l’inconscient ne conduit pas le sujet à s’enfermer ni dans un superbe cynisme, ni à transformer en indifférence cet exil intérieur. Si aucun Autre n’est consistant et ne peut répondre à sa place, le sujet est d’autant plus responsable, non seulement de l’ouverture du désir qui l’anime, logé au creux d’une perte irrémédiable, mais aussi de « ce savoir qui n’est pas portable d’un seul. »

Ce passage de l’impuissance à un impossible dans chaque cure, est-il suffisant ? Jusqu’à présent, aucune communauté d’analyste n’est arrivée à faire école pour la psychanalyse, c’est-à-dire à ce que ce mouvement, avec ce qu’il implique d’organisation, soit à la hauteur de ce qu’elle nous enseigne.  C’était, l’ambition de Lacan.

Le discours de l’analyste qui détermine une forme de lien social, permet, dans l’analyse,  de cerner le réel ou de l’approcher d’un dire. Lacan, dans : De la psychanalyse dans ses rapports à la réalité,  précise  que “ ce savoir n’est d’aucune façon exercé, de ce qu’à le faire passer à l’acte, le psychanalyste attenterait au narcissisme d’où dépendent toutes les formes ” [AE, P. 359] Les formes du lien social sont déterminées par les discours et Lacan considère que l’analyste résiste au discours analytique, résiste à ce qu’il ait des conséquences qui risquent d’attenter au narcissisme d’où dépendent toutes les formes. N’était-ce  pas pour Lacan une entreprise désespérée que de frayer un nouveau type de lien social à partir du discours analytique ou du désir de l’analyste ? N’effaçons pas la portée de la question  en nous cachant derrière le narcissisme des petites différences, voire  les symptômes de chaque sujet ou les jouissances.

Les singularités sinthomatiques, qui ne sont pas du côté du narcissisme des petites différences, évitent aux analystes de fonder des sectes, à condition bien sûr que ces différences ne soient pas écrasées par un effet Unaire. Dans l’étourdit, Lacan  donne une autre indication précieuse quand il avance que « le discours analytique pourrait fonder un lien social nettoyé d’aucune nécessité de groupe. »[AE, p.31] Si quelque chose donc, peut être modifié dans le lien social, c’est par le frayage du discours analytique. Il met en parallèle l’effet de groupe et l’effet de discours, parallèle qui nous permet de mesurer qu’avec l’obscénité imaginaire nous sommes toujours dans l’effet de  groupe. Au fond Lacan propose que la position de l’analyste puisse faire rempart contre les effets de groupe. Or on ne se promène pas en position d’analyste dans la vie, ce n’est pas ce que Lacan  vise,  mais, c’est davantage le fait que la réponse aux effets de groupe, soit analytique.  Je n’imagine pas que les effets de groupe puissent être annulés, ils sont difficilement évitables parce que l’imaginaire ne peut pas être éradiqué. Ces effets ont une valeur indéniable d’indice du réel qui nous divise quand il n’est pas mis à la bonne place.  Nous pouvons espérer être un jour capable de les traiter autrement que par des scissions. Pour Lacan la dit-solution, non pas la scission, mais la dit-solution,  lui a semblé la plus propice à traiter la répétition.

 

Jusqu’à présent, toutes les tentatives pour faire école à partir du discours analytique ont rencontrées des dérives ce qui n’est pas sans faire résonner les dérives de la pulsion. Le discours analytique est-il capable d’accomplir cette révolution pour que nous fassions école grâce à lui ? Comment nous engager dans cette révolution ? C’est une conséquence de la psychanalyse lacanienne et même si nous n’y arrivons pas,  nous ne dédouanerons pas de notre responsabilité en baissant les bras.  Faire confiance à ce que produit une analyse menée jusqu’à ce point d’impossibilité logique, à condition de le démontrer en acte, devrait éviter, sauf Verleugnung définitive, de revenir à la politique définie comme rapport au pouvoir, le pouvoir comme l’envers de la psychanalyse.

Mais alors si nous ne cédons pas sur notre conception de ce qu’est la psychanalyse et sur notre rapport à la psychanalyse, notre congénère peut refuser le point sur lequel nous ne cédons pas. C’est peut-être ce qui faisait dire très justement  à Lacan que « le sujet doit choisir entre la psychanalyse et les psychanalystes. »

Relisons les textes autour des années 1967, sur la politique que Lacan entend mener pour sauver la psychanalyse, il y  parle beaucoup de ses échecs : « de son échec et des effets de groupes consolidés au dépend des effets de discours attendus de l’expérience ».  Puis « l’échec de ses efforts pour dénouer l’arrêt de la pensée analytique »,  il dit encore « qu’il a échoué à rompre le mauvais charme qui s’exerce de l’ordre en vigueur dans les sociétés psychanalytiques existantes » etc. Le discours analytique et le lien social qu’il génère sont la conséquence de l’expérience analytique, c’est ça la psychanalyse au chef de la politique.

Les cures pourraient-elles traiter plus avant, plus loin, cette question et nous enseigner sur notre roc ? Avons-nous poussé l’impossible dans ses ultimes retranchements ? C’est le roc lacanien qui concerne nos communautés toujours aux prises avec le démenti de l’acte qui, à « préférer le confort du groupe, démontre le mépris de l’acte»,  analytique.

 

L’analyse Lacanienne nous laisse en héritage, ces deux questions parmi d’autres : la première concerne la cure et son au-delà toujours possible, la seconde concerne le discours analytique et le traitement qu’elle réserve au réel de chacun dans le faire école. Quels en sont  les conséquences sur nos actes ? Le dire n’est pas la garantie de l’acte, puisque l’acte peut démentir le dire. Pourtant une première urgence, si nous voulons faire école, ce serait de nouer acte et dire.

– Pour l’analyse lacanienne, quel détachement est encore nécessaire, après l’expérience de la perte, pour qu’un lien social fondé sur le discours analytique soit  possible ? Impossibilité logique ne signifie pas qu’il est impossible d’aller au-delà, cela indique simplement l’approche du réel pour le sujet. La question, de pousser l’impossible dans ses retranchements, porte sur un point de l’expérience, dans la cure d’abord, celui de l’au-delà du père. Cet au-delà du père est ce qui permet de barrer le La, de la femme, et de laisser vide le trou dans le savoir, pour simplement le border, seule garantie que ne s’arrête pas la pensée analytique.

– Comment construire une communauté d’expérience qui ferait école avec ces faits de structure ? C’est ce que nous devons tenter en ce moment pour ne pas, comme le dit Lacan à la fin de  l’étourdit,  «  nous défiler une nouvelle fois d’un défi. »

Penser un faire école, ce serait penser l’ouverture pour que la pratique ne soit pas dévoyée,  mais aussi les moyens et l’organisation pour que le discours analytique continue à vivre. Moyens, organisation et ouverture peuvent favoriser ou contrer une communauté d’expérience.

 

Le 16 février 2017