Briques et tuiles N8-Isabelle Morin

Briques et tuiles numéro 8-Isabelle Morin

Division/extraction


Imorin3333[@]gmail.com

Le réel, qui est le réel de la structure, dé-ment-t-il le démenti du sujet à la fin d’une analyse ? Lacan opère un déplacement en avançant que « le démenti, on ne peut le recevoir que du réel, et c’est pour cela que la vérité y est concernée parce que cette vérité concerne un réel ». Lettre de l’EFP n° 24 [1975].

La psychanalyse nous convoque avec la cruauté du parlêtre comme nom du réel. Il n’y a pas plus de belle personne,[comme on l’entend actuellement] que de belle âme. Le langage permet que « ça » se refuse au savoir, même s’il est sous nos yeux. Pierre Bruno avance dans un débat interne que « la polarité du démenti va du mentir (dire quelque chose qui n’a aucun rapport avec la réalité) à une mise en lumière du « mirage » de la vérité, (ce qui n’implique pas une mise hors circuit de la vérité, mais seulement de la prétention à dire le vrai sur le vrai).» Il fait aussi état de la façon dont « Stangl use du démenti pour préserver une vérité qu’il n’a jamais questionnée : celle que lui avait dictée Hitler ». S’il l’avait questionnée, il se serait trouvé face à sa propre cruauté. Là même où Lacan reprochait à Sade ne pas avoir été assez proche de sa méchanceté : son point aveugle.

Pour Freud, dès 1912, [Le Moise de Michel Ange] la Verleugnung, en tant que refus de savoir, portait sur les deux piliers de l’organisation psychique : le meurtre du père et la castration maternelle. Ce qui est refusé à la perception reste sans conséquence et concerne 1/ notre responsabilité dans la voie du désir et 2/ la castration qui conditionne la capacité à désirer. Pour qu’émerge une vérité qui concerne un réel, le démenti doit être mobilisé au cours d’une analyse. P Bruno, en parlant du mirage de la vérité, nous permet de lire le texte de Freud de 1938 sur « Le clivage du moi…», puisque une fois traitée son angoisse, il restait à cet enfant « une sensibilité anxieuse de ses deux petits orteils devant un attouchement », c’est-à-dire une jouissance incastrable. Lacan utilisait le terme de « dessillement » les yeux s’ouvrent sur un savoir refusé que le démenti protège par un effet d’éclipse.

Un petit exemple toutefois qui montre le point aveugle du démenti du sujet par où l’analyste peut parfois faire passer le scalpel de la coupure. Stangl, qui se débrouillait si bien avec la vérité menteuse pour ne rien savoir précisait qu’il y avait un seul moment où il ne pouvait plus mentir, c’était le moment où il voyait ceux qui allaient à la mort dans les cabines de déshabillage : «je ne pouvais pas leur mentir, J’ai évité par tous les moyens de parler à ceux qui allaient mourir, je ne pouvais pas le supporter» dit-il. Parler devant la mort qui se profilait dans la nudité des corps aurait signé sa propre cruauté. Là il ne pouvait plus parler ni donc mentir. Marie Jean me rappelait que l’angoisse de la mort représentait pour Freud un analogon de la castration, qu’était-elle pour Stangl ? Je vais donc poursuivre en insistant sur
une clinique de la défense.

Je viens de lire un passage du livre d’E.Laurent l’envers de la biopolitique qui s’intitule « La
passe et le parlêtre» [ p.209]. J’interroge ce qu’il appelle « une des nouveautés dans la
clinique psychanalytique», en premier lieu parce qu’il parle de la levée du refoulement là où
j’aurai tendance à insérer le démenti, ensuite parce qu’il parle de nouveauté là où ce qui se
découvre me parait être à l’origine de la psychanalyse. Peut-être n’ai-je pas su lire les
subtilités qu’il introduit ?

Il examine à partir de 4 cas de passe, « ce qui vient à la place du refoulement et de sa levée »
dans le moment de traversée des identifications, on peut donc penser qu’il fait de la levée du
refoulement la condition de cette traversée.

Sa thèse validée, pour lui, par ces cas, repose sur « une expérience subjective dans laquelle la
traversée des identifications – ou traversée du fantasme- est accompagnée d’un évènement du
corps et par une sorte d’opération topologique de soustraction sur l’imaginaire ». D’où une
corrélation entre traversée du fantasme et évènement du corps. C’est le terme « accompagné
de » qui me dérange, car pour qu’il y ait traversée du fantasme, cad trouée fulgurante de la
trame imaginaire, le symptôme, dont le nom retenu est ici « évènement de corps », a dû être
mobilisé, c’est une condition. Peut-être n’est-ce qu’une façon différente de le dire.

Rappelons que la levée du refoulement porte sur un signifiant et donc le retour du refoulé se
situe dans le symbolique. Le démenti, qui porte sur le réel, se dé-joue dans le registre de
l’imaginaire par une réponse qui vient du réel de la jouissance. L’enjeu porte sur le lien entre
la jouissance et le langage, mais pas sans le corps.

Les évènements de corps, décrits dans ces cas, accompagnent cette traversée mais ne la
précipitent pas. J’en prélève un pour illustrer au mieux sa position. Il parle d’une passante qui
fait état d’un montage fantasmatique entre identification féminine et virile. Elle s’est fait une
cuirasse virile contre les dangers de s’identifier fémininement. Après la traversée de
l’identification virile, elle rêve d’une partie de ses jambes comme « crevette décortiquée », cequi lui permet de conclure que sa cuirasse virile ne lui est plus nécessaire. Elle vivait dans le corps de son partenaire. E Laurent conclut que cette expérience d’ex-sistence, qu’elle décrit « elle se tient en dehors d’elle-même », dont elle a su transmettre l’épaisseur subjective, montre que cette dernière « n’est pas simplement définissable en terme de signifiant et de sujet, mais qu’il y faut de l’objet a et du corps ».

Pourquoi utiliser le terme de Lacan à propos de Joyce : « Evènement de corps » et le situer comme accompagnant la traversée du fantasme ? N’est-ce pas une rencontre avec le réel de la jouissance incluse dans le symptôme, qui opère cette trouée et précipite la traversée ? En fait on ne sait pas ce qui a fait retour pour elle Le fait de situer le symptôme comme événement de corps amène-t-il du nouveau dans la conduite de la cure d’un névrosé ? Lacan place à l’horizon de la fin le fait de « s’identifier à son symptôme ». Dans cette identification dernière il s’agit de la part de jouissance incastrable une fois déblayé le sens. E Laurent parle de l’irruption de la lettre de jouissance. Qu’est-ce que cette irruption de la lettre de jouissance ? Cet incastrable tient-il à une lettre incorporée ou à la part de jouissance irréductible qui signe la singularité ?

Lacan considère que le symptôme pour Joyce est « un évènement de corps branché sur le langage, mais déconnecté, précise EL, de lalangue ». L’évènement est alors défini comme « tout ce qui arrive dans une dimension de surprise ou de contingence, avant que s’établisse le sens de cette rencontre accentuant la dimension hors sens du symptôme [p 51]. Freud, dit-il, ne s’est intéressé qu’au sens du symptôme et non à sa lettre de jouissance. Je ne serai pas aussi radicale car les premières conceptualisations de Freud dès 1895 concernant l’articulation de la trilogie : symptôme, pulsion, défense, signe le symptôme comme ratage de la défense contre la pulsion, ce qui inclut de facto la jouissance. Le démenti prend sa place au coeur de ce ratage de la défense où le sujet se clive puisque c’est devant l’exigence pulsionnelle qu’il s’érige comme défense. Le chiffrage de la jouissance est présent dès l’origine de la psychanalyse, qu’on l’ait appelé satisfaction, au-delà du principe de plaisir ou libido. Freud s’interrogeait sur la satisfaction en excès ou l’absence de satisfaction à l’origine du symptôme. EL poursuit « Pour renforcer la surprise et l’irruption de la lettre de jouissance, JAM parle d’émergence de la jouissance traumatisant le corps qui l’éprouve. »

Si Lacan, en passant par le LOM et la lamelle, rappelle qu’il faut un corps pour jouir, ce n’est pas pour autant que ce corps était absent de son enseignement. L’éclairage porté sur le signifiant, nécessaire pour accentuer l’impact de la langue, n’a pas, pour autant, annulé le corps de la jouissance. E.Laurent précise qu’« il ne s’agit pas seulement du corps comme surface d’inscription, mais du corps comme lieu de jouissance », retour donc à la case départ. Il poursuit : « cette jouissance n’est plus articulée au phallus du côté de l’inconscient mais au ça, articulé à l’avoir en non plus à l’être.» p 57/58, au fait d’avoir un corps.

Aurait-on un temps oublié le corps ? Après ce cheminement, de l’enseignement de Lacan sur Joyce, E Laurent conclut :«Alors s’oublie qu’il faut d’abord avoir un corps, condition pour que la jouissance – la présence dans le corps des instruments de jouissance, de l’objet a -viennent s’y inscrire. […] Et c’est après cette preuve par la jouissance que se produisent les effets de savoir propres aux effets signifiants sur le corps.» [p.59]

Une analyse qui se déroulerait, on l’entend parfois, uniquement sur le plan du signifiant, n’est pas pour nous convaincre car il manque l’essentiel : la jouissance singulière et le réel insymbolisable. Je lis la conclusion d’EL comme le fait que dans une analyse il peut y avoir une rencontre avec la jouissance ( incluse dans le symptôme), c’est ce qu’il appelle preuve par la jouissance, et qu’alors un savoir émerge qui porte sur les effets des signifiants inscrits sur le corps. On peut se demander comment le sujet traite sa division et son rapport à la castration ?

J’arrête là ma lecture de ce passage pour simplement mobiliser une question : l’analysant rencontre sa jouissance singulière dans ce moment de traversée du fantasme d’où s’extrait l’objet a. Une fois ce trou opéré, signe qu’il y a eu une réponse du réel, reste le temps pour conclure. Un pas de plus est nécessaire à l’analysant pour décider en acte de ce qu’il va faire de sa division pour que cet acte signe la fin « du mirage de la vérité ».

Les journées de décembre sur le dé-menti nous permettront, je l’espère, de vérifier en quoi le démenti nous enseigne sur cette modalité cruciale de la défense, à mobiliser pour la conclusion d’une analyse. Pourquoi le savoir caché, une fois mobilisé, s’annule-t-il parfois à nouveau ? Cette éclipse du savoir est la marque originaire et singulière du sujet, mais c’est aussi un furet toujours prêt à courir si sa course n’est pas désamorcée …
Isabelle Morin

Imorin3333[@]gmail.com