briques rouges et tuiles bleues N2- Pierre bruno

Briques rouges et tuiles bleues numéro 2 – Pierre Bruno


Il y a un malentendu : une association de psychanalyse ne peut faire fonction d’analyste. Lacan, se disant « analysant » puis « passant » poursuivait son analyse ou mieux, sa passe, en s’adressant à un public susceptible (pas assez souvent à son gré) de lui répondre, mais ne mettait certainement pas l’Ecole Freudienne de Paris en position d’analyste. Autrement dit l’appartenance à une association de psychanalyse ne doit en aucun cas se substituer à la psychanalyse de chacun. C’est pour cette raison que j’ai souligné, dans le liminaire à la fondation du Pari de Lacan, une exigence incontournable : je ne veux être membre d’une association de psychanalyse qu’en exclusion interne avec elle. C’est certainement vrai d’ailleurs de toute association, pour que celle-ci ne vire pas

à la secte. Bref, je suis associé avec d’autres associés et non avec l’association. On aura saisi que dissoudre l’A.P.J.L., c’est espérer dissiper ce malentendu, afin que le sigle A.P.J.L. ne se fige pas en fétiche.

L’A.P.J.L. m’est très chère et me restera chère. Une autre association existe déjà, Le Pari de Lacan, qui m’est très chère déjà. De ce fait, Le Pari de Lacan est supplémentaire à l’A.P.J.L., mais à un point au delà sans doute de ce que nous attendions de ce signifiant, si l’A.P.J.L. s’en trouve dissoute. On peut certes se demander si cette dissolution est incontournable. Si je réponds oui, c’est parce que la pérennisation de l’A.P.J.L. aboutirait à la faire complémentaire du Pari de Lacan. Lacan, dans Encore, insiste : jouissance supplémentaire et non complémentaire, pour éviter de tomber dans le tout. Autrement dit, la jouissance de la femme (avec un l minuscule) n’est pas la jouissance phallique plus quelque chose. C’est une limite posée à la jouissance phallique pour l’empêcher d’être toute.

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Lisant les comptes rendus des réunions de Toulouse, je suis frappé du fait que quelques- uns ( ?), ce signe parce qu’il aurait fallu faire un verbatim ; l’accumulation de propos privés de leurs auteurs rend difficile la lecture) semblent maintenant proposer une A.P.J.L. réformée, plutôt qu’une dissolution. Je leur fais remarquer que le 18 septembre 2015 Isabelle Morin, Marie-Jean Sauret et moi-même avons proposé une réforme de la procédure de la passe. Pour en résumer l’enjeu, il s’agissait de prévenir une pérennisation insidieuse du titre d’A.E. en rompant le lien entre la nomination A.E. et le choix des membres des cartels de la passe. Ce qui était visé : un gain de liberté dans les nominations, et une focalisation sur le désir de l’analyste. Dans la première réunion qui a suivi cette proposition quelques collègues, très minoritaires, l’ont violemment attaquée, mais la plénière qui s’est tenue en janvier 2016 s’est prononcée, par 40 voix pour et deux abstentions, en faveur de cette réforme. Nous n’avions pas demandé ce vote, parce que nous pensions, à tort, qu’une discussion entre membres d’une association de psychanalyse pouvait se conclure autrement, c’est à dire par le consentement à une expérience, même par ceux qui émettaient au départ des réserves. L’année 2016 a été marquée ensuite par « l’obscénité » du groupe, inévitable quand quelques-uns se servent de la psychanalyse au lieu de la servir. Peut-être aurions nous dû intervenir alors pour faire cesser cette honte, mais nous ne l’avons pas fait, influencés sans doute par les appels à éviter toute censure. Je m’adresse aux mêmes, qui voudraient maintenant réformer après avoir combattu nos propositions de réforme : est-ce parce que nous étions à l’initiative, est-ce parce qu’ils voulaient être quatrième, est-ce qu’ils voulaient autre chose ?

Cette proposition de dissolution, je m’attendais à ce qu’elle soit accueillie favorablement par presque tous les membres de l’A.P.J.L. Peut-être sera-ce le cas le 26 mars. En

attendant cette échéance, j’avoue que je fais une expérience unheimlich : sans les trois « créateurs », l’A.P.J.L. n’existerait pas. J’ai relu récemment dans le répertoire le texte d’orientation du 21 septembre 2002, et nos deux lettres du 28 décembre 2001 et du 22 janvier 2002. Pour l’essentiel, pas une ligne à changer. Il me paraissait donc acquis que la création du Pari de Lacan et la proposition de dissolution de l’A.P.J.L seraient entendues comme ce qu’elles sont : un vœu de régénérer l’expérience primordiale et de ne pas s’endormir sur son étiolement. En outre, nous avons veillé, ce faisant, à passer la main et à faire sorte que nous soyons près de cent à participer à l’acte de fondation, qui sera à confirmer par chaque nouvelle adhésion. Il me faut donc admettre que si ces deux initiatives devaient ne pas entraîner, dans un printemps de cerisiers, la plupart d’entre nous, je serais cette fois convaincu de la nécessité de ce qui s’est d’abord présenté pour moi comme une contingence : la dissolution.

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Je viens de voir un film que je recommande sans réserve, Chemin de croix, film de Dietrich Brüggeman. C’est l’histoire d’une jeune adolescente que sa mère enferme dans un idéal christique totalitaire et qui se sacrifie à cet idéal jusqu’à en mourir. J’ai d’abord pensé, en voyant ce film, qu’il illustrait à la perfection la contention dans l’être de filiation, et qu’il éradiquait, comme satanique, la moindre émergence d’un être de symptôme. Mais ceci est faux, car la thèse du film est de donner à voir une mère qu’aucun père réel ne peut stopper dans sa folie fanatique. A mère folle, fille sainte pourrait-on être tenté de dire, mais là encore l’essentiel serait laissé de côté, à savoir que la traque de l’être de symptôme, pour être efficace jusqu’au sacrifice du sujet ainsi privé de son extimité, implique que la filiation par le père soit rejetée (dans le film, le père ne se manifeste qu’après la mort de sa fille, quand sa femme, dont la relation avec sa fille n’a été que de dressage, veut qu’elle soit béatifiée. Le père, alors, ne marche plus dans le mensonge, comme Sygne de Coûfontaine, dans la trilogie de Claudel). Autrement dit, l’être de symptôme est supplémentaire à l’être de filiation, à condition qu’il ne fasse pas l’impasse sur la loi. C’est seulement alors qu’il peut dé-consister l’être de filiation. Cette notion de dé-consistance est à préciser : elle n’est pas rejet de l’être de filiation, mais au delà.

Rien ne s’applique à rien. C’est en quoi la fonction mathématique est une fiction. Cela étant, puis-je faire remarquer que notre effacement (à Isabelle Morin, Marie-Jean Sauret et moi) comme créateurs, participe bien de cette dé-consistance de l’être de filiation. Sans dissolution, une A.P.J.L. bis se réduirait à sa filiation, mais faussée ! Où serait le désir dans une telle solution ? On nous accordera au moins ceci : en proposant la dissolution de l’A.P.J.L. pour franchir un nouveau pas dans le « faire école » avec Le Pari de Lacan, nous n’avons pas économisé notre désir et c’est justement pourquoi l’être de filiation peut être dé-consisté. On ne peut se contenter d’une association sympathique, où on parlerait « psychanalyse », mais qui ne serait pas « de psychanalyse » et qui se

laverait les mains de sa responsabilité quant à une orientation, et quant à la production d’analystes d’une nouvelle génération.

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Dans le cas de la psychose, ou encore de phallus zéro, j’ai soutenu que, du côté gauche de la sexuation, dont on peut penser qu’il est la matrice la plus proche du complexe d’Œdipe, la fonction phallique, nécessairement, opère. Ce qui distingue la psychose de la névrose est ailleurs, dans le fait que dans la première, la signification phallique n’est pas produite. Cette distinction permet de distinguer le père réel, agent de la castration, qui, en tant que « Un père », est présent aussi bien dans la psychose que dans la névrose (seuls ses effets sont différents) du père symbolique, c’est à dire du père en tant que Nom. C’est faute de ce père en tant que Nom que la signification phallique n’est pas produite. Le père réel n’est cependant pas l’équivalent du « x qui dit que non à Phi de x » dans le tableau de la sexuation. C’est pour cette seule raison qu’il ne figure pas en tant que tel dans le dit tableau. En effet, le père réel n’échappe pas lui-même à la castration, quoiqu’il fasse. Le x est un effet de la structure de l’Autre, en tant qu’elle ne « se recouvre pas elle-même ». Quant au père réel, il n’est ni le père symbolique, le père en tant que Nom (là est l’erreur de Dolto), ni le père imaginaire (tout-puissant ou impuissant) que Freud incarne dans le père de la horde. Il est le désir du père et non sa jouissance, comme cela est acté par Lacan dans le séminaire interrompu de novembre 1963 – ce qui fait la seule différence entre Lacan et Freud.

Je reviens alors au « supplémentaire ». Ce terme qualifie la jouissance, sur le versant féminin. Cette jouissance ne s’ajoute pas à la phallique et elle n’est pas sans créer ce que, reprenant un mot de Lacan (qui interprète ainsi la métaphore biologique de Freud concernant la pulsion de mort, métaphore qui d’ailleurs ne le satisfait pas !), sans créer donc une « méiose » (soustraction) dans la jouissance phallique. Pour dire la chose dans sa platitude maximale, la jouissance d’une femme, ou celle de Jean de la croix, n’est pas l’addition de la jouissance clitoridienne plus la jouissance vaginale. A suivre Lacan, qui là dessus est d’une fulgurance vertigineuse et déroutante, cette jouissance n’est ni la sensibilité à un Eros qui serait la fusion (l’Unien), ni à un Thanatos non plus (Autrificationmélancolique?), mais (première ligne de la page 64 de Encore), une sensibilité à un « y a de l’Un tout seul », c’est à dire un Un qui ne serait pas rendu anonyme par son absorption dans la suite ordinale des nombres. Un point hors ligne en somme. Dans ce Un là, dit Lacan (ça évoque la solitude comme partenaire), « se saisit le nerf » de « l’amour », ou encore du sujet supposé savoir.

J’ai parlé de «fulgurance». C’est un euphémisme puisque, à la page suivante, Lacan, évoquant l’existence de Dieu, introduit l’Autre, lui aussi en tant que « tout seul » et cet Autre là « a quelque rapport avec ce qui apparaît de l’autre sexe ». Troisième tour enfin : entre l’Un tout seul (le sujet supposé savoir) et cet Autre tout seul (sans Autre de l’Autre) il y a l’instance, traduction en français du mot grec qui signifie obstacle et

qu’Aristote a mis en valeur. Cet obstacle, ou instance, qu’en est-il ? C’est l’instance de la lettre, soit de la rature d’une trace, rature (litura) qui vient à la place d’une signification qui pourrait, si elle existait, joindre cet Un et cet(te) Autre.

De nouveau donc la question. Cette jouissance supplémentaire nous permettrait-elle de jouir du corps de l’Autre, c’est à dire d’opérer cette jonction ? Non, bien sûr, à moins de jeter aux orties un axiome de Lacan : là où est le signifiant, la jouissance n’est pas, sinon comme pensée (ce en quoi excelle l’obsessionnel). La solution forgée par Lacan est la suivante : le corps de l’Autre n’est pas accessible, ni par la jouissance phallique, ni par la jouissance supplémentaire, mais, en n’étant pas toute dans la jouissance phallique, une femme, mais aussi bien un homme qui s’inscrit du côté droit, peut jouir de son symptôme autrement que par la répétition incessante de son fantasme. Je reviens ainsi au début : un fantasme n’est rien d’autre que de faire d’une association (quelle qu’elle soit) la cause de son désir, alors qu’il s’agit, pour chacun(e), par son désir, d’anticiper la cause – ce qui suppose ce rapport d’exclusion interne à la dite association.

Pierre BRUNO Le 5 mars 2017