Du risque de penser à Dieu

10 décembre 2008

Séminaire Alençon : Qu’ est-ce qu’ une mère ?

La dernière fois j’ ai donc commencé à commenter cette phrase : »depuis la nuit des temps jusqu’ à la fin des temps tout enfant a été , est , ou sera porté pendant neuf mois dans le ventre d’ une femme avant de naître , » , phrase qui m’ est venue pour tenter de commencer à attraper mon sujet : « Qu’ est-ce qu’une mère ?  » Je tenterai d’y répondre sans savoir d’ avance où les chemins que j’ emprunte me conduiront , même si j’ ai une petite idée de l’endroit où je voudrais arriver .

Il y a dans l’ affaire un côté « aventure » que par votre présence vous allez poursuivre avec moi .

Donc la dernière fois je n’ ai pas été plus loin que le commentaire de « la nuit des temps » . J’ ai situé sur une droite ,où le temps comptable peut s’ inscrire à partir d’ un temps zéro , la nuit des temps du côté de ce qu’ en mathématique on appelle l’ infini négatif , moins l’ infini , origine de ce temps où a commencé le portage d’ un enfant dans le ventre d’ une femme .Si vous m’ avez suivi de ce côté où se situe  » la nuit des temps  » vous n’ aurez pas de mal à situer la fin des temps . Sur la droite où se sont alignées les dates d’ avant le temps zéro , on peut aligner les dates d’ après le temps zéro, le temps comptable d’ après , où tout enfant sera porté pendant 9 mois dans le ventre d’ une femme avant de naître .

Sur cette droite la fin des temps sera située du côté de l’infini positif .

Il y a là aussi un trou dans le savoir , un manque dans le savoir datable du temps . Quand ce temps s’arrêtera t-il ? On ne le sait pas , si ce n’ est à se dire voyant , astrologue ou mage.C’ est ce que je métaphorise en disant « la fin des temps  » . Mais c’est pensable que ce temps prenne fin .

La fin des temps , comme la nuit des temps, renvoie elle aussi à la castration symbolique, mais sur un mode différent . Elle est ce temps où ce qu’ on appelle l’ avenir va s’ inscrire .Elle marque la place d’ un temps dont nous ne pouvons rien savoir n’ y ayant pas encore séjourné , même s’il est pensable que nous y séjournerons . On peut supposer que ce savoir est détenu par quelqu’un qui prédétermine notre futur et en fait alors un destin où l’ Autre qui parle , qui nous parle nous aliène par ses dires sur ce que nous sommes ou serons demain .

Et c’ est d’ une certaine façon le drame de l’ humain qui s’ il n’ est pas parlé , s’ il n’ est pas dit , n’ existe pas mais d’ être dit l’ aliène à celui qui le dit . J’ utilise ici le terme d’ Autre sur un mode que je dirais générique mais il conviendra de préciser les choses .

L’avenir c’ est donc un manque à savoir sur le temps d’ après , celui où nous supposons que nous serons encore des vivants parlant ,celui où nous désirons encore être , ou plus justement c’ est parce que nous désirons être dans le temps d’ après que nous avons un avenir . Contrairement à ce qui se dit et comme c’ est très à la mode de le dire ,l’ avenir çà ne se construit réellement pas . Construire son avenir relève du pur fantasme .Bien sûr on peut y penser à son avenir mais un avenir construit n’ est plus un avenir , l’ avenir c’ est à découvrir , c’ est un espace temps à découvrir auquel aucun objet réel ne peut répondre dans le moment présent même si on peut le bourrer d’ objets imaginaires , ce qui a toujours comme effet de nous laisser insatisfait au regard de ce que l’ on avait espéré et je dirai que s’il n’ y a pas de surprise c’ est encore pire .En effet ce que fait le sujet humain c’est d’une certaine façon de décalquer son futur sur la lecture qu’il a faite de son passé , sur l’ interprétation tout à fait personnelle et inconsciente de son passé qu’il a faite. Il replie la droite du temps à venir sur le temps passé , se privant ainsi d’ avenir .Pas de surprise ça se répète . C’est souvent « le pas de surprise » qui amène certains sujets en analyse dont l’ effet sera d’ évacuer l’ objet qui le privait d’ avenir et lui en redonnera un , elle le castrera d’ un supposé savoir , d’ un savoir qui ne peut pas se savoir tout en restant vivant donc désirant . Elle déplie la droite du temps la débarrassant de l’ objet imaginaire qui l’ encombre laissant ainsi la place à la rencontre . Ce manque à savoir est celui du sujet vivant désirant qui l’ inscrit dans un à vivre encore , il n’ est en rien équivalent au savoir qui lui manque que serait sensé détenir les morts qui ne sont plus là pour nous dire quoi que ce soit. Du côté de l’ avenir il y a un manque à savoir qui pourra se savoir si nous restons vivants et un savoir qui ne pourra jamais se savoir quand nous aurons rejoint l’ éternité, l’ au delà de la fin de notre temps . La psychanalyse ne rend pas immortel excusez – la , elle ne fait que ce qu’ elle peut et j’ ajouterai : heureusement et ,comme promesse , celle de l’ immortalité, de l’ escroquerie ce serait le comble ! .

La psychanalyse permet au sujet de rester un vivant désirant , de quitter la position qui consiste soit à faire le mort soit à vouloir le réveiller .

Ce que vise en ce moment un certain discours de la science c’ est de tenter de priver d’ avenir nos enfants,voire nous mêmes, en prédisant à la lecture de notre génome ou je ne sais pas encore quoi d’ autre de plus pointu qu’ elle inventera un de ces jours , ce que demain nous serons , et bientôt de quoi et quand nous mourrons . A ce jeu là on peut dire que nous sommes déjà morts , du moins comme sujet désirant ; nous n’ avons plus d’ avenir . C’ est dans cette direction là que vont toutes les évaluations, pseudo scientifiques -car se disant objectives- que l’ on nous demande de faire d’ un enfant d’ aujourd’hui pour prédire ce qu’il sera demain . Délinquant ou toxico , violeur et pourquoi pas assassin , ne lésinons pas, ou à l’ inverse futur chef d’ état , génie et je ne sais quoi d’ autre .Evaluer » objectivement  » un enfant, aujourd’hui, pour dire ce qu’il sera demain c’ est déchirer la carte de son avenir . La carte de l’ avenir est vide de savoir et d’ objet réel , précisons d’ objet réel scientifique pour le décaler du vrai objet réel que nous serons quand nous serons morts . Ce qui veut dire que dans ce registre, toute évaluation est du pur bidon, c’ est de l’ escroquerie qui ne dit pas son nom voire de la canaillerie car c’ est aussi prendre le risque de fixer un enfant sous un signifiant , dans un « nommer à » que Lacan pointe comme « dégénérescence catastrophique » de la nomination( dés le 19Mars 1974 cf « les non -dupes errent » ).

C’est à ce destin préfiguré que, faute de mieux, l’enfant se fera un devoir de répondre ou désespérera de ne pouvoir répondre . Cette fin des temps – pour revenir à celle que je commente ce soir – où un enfant ne sera plus porté dans le ventre d’ une femme pendant 9 mois avant de naître , il y a bien longtemps que certains en ont rêvé puisque déjà Euripide fait dire à Jason dans Médée : « S’il existait une autre naissance, en se passant de la femme, comme la vie serait heureuse ! »

Citation dont je remercie Claudine Casanova de m’ en avoir fait part . Pourquoi l’ appeler la fin des temps ? Parce que s’ y inscrit la fin d’ un monde qui est encore le nôtre et l’ émergence d’ un autre monde que nous sommes dans l’ incapacité de penser ,aucun humain mort ou vivant n’ en n’ ayant à ce jour fait l’expérience .A défaut de la fin du monde se profile à l’ horizon des progrès de la science la fin de notre monde celle où un enfant pourrait se passer du portage de neuf mois dans le ventre d’ une femme avant de naître . Je ne vous apprendrai pas qu’ un utérus artificiel est projeté comme possible pour faire naître ce que là on est bien obligé d’ appeler un nouvel homme à défaut d’ un autre terme ou disons d’ un nouveau vivant ayant la capacité de parler , le seul problème est de savoir s’il aura l’usage de cette capacité.Notre monde ,tel qu’il est encore aujourd’hui ,nous donne t-il les moyens de le savoir ? Peut-être que certains psychotiques , voire les vrais autistes, encore en avant-garde de ce nouveau monde , pourraient nous en donner une idée .Je dis « peut-être  » ,car pour penser demain nous n’ avons que les outils conceptuels d’ aujourd’hui dont nous n’ avons aucune certitude qu’ils tiendront la route dans le demain en question . Mais les outils conceptuels forgés par la psychanalyse sont les seuls qui existent pour nous orienter , la science quant à elle n’ a pas d’ outils conceptuels pour cela tout simplement parce que ce n’ est pas son objet . La science avance pour le pire et le meilleur, on le sait .Ce n’ est pas sans poser de problèmes éthiques aux savants .Einstein en est une terrible illustration . Plus la science avance plus des questions éthiques se posent au point que les scientifiques ne savent plus trop à quel saint se vouer .Car bien sûr être savant n’ empêche pas ,du moins pour le plus grand nombre, d’ être par ailleurs sujet ,c’ est à dire d’ avoir comme tout le monde des états d’ âme , mais il y a les quelques autres qui n’ en ont pas . Quoiqu’il en soit le rêve de Jason réalisable si ce n’ est aujourd’hui mais demain, au dire de la science , se projette en cauchemar sur la toile de notre pensée comme ce moment où sera suspendue notre humanité d’ aujourd’hui . Notre humanité d’ aujourd’hui nous laisse juste espérer que la fin des temps ne soit pas pour demain et que le plus l’ infini reste dans un comptage pensable possible mais inatteignable et pour cela il lui faut le désir des femmes qui sont ici aux premières loges , le désir d’ être celles qui portent les enfants pour en faire des humains parlant et que dans ce désir les hommes les accompagnent .

Donc ayant dit ceci sur quoi il est impossible aujourd’hui de faire l’ impasse , où l’ on voit les progrès de la science venir bousculer nos certitudes élémentaires ,disons donc que la fin des temps va s’ inscrire sur la droite où est inscrit le temps comptable du côté de plus l’ infini .

Au-delà de l’ infini positif on retombe sur du non-temps , sur l’ éternité du temps non comptable celui où il n’ y aura plus d’enfant porté pendant 9 mois dans le ventre d’ une femme avant de naître . A ce moment là les deux infinis se rejoindront , se refermant sur l’ éternité . Le temps de l’ humain tel que nous le connaissons sera clos .

Donc entre ces deux points inatteignables mais qui existent potentiellement il y a le temps. En deçà et au-delà le non-temps, l’ absence de temps . Cette droite infinie sur laquelle j’ ai inscrit la nuit des temps , en la disant située à moins l’ infini , et la fin des temps , en la disant située à plus l’ infini , est une image sur laquelle je fais défiler le temps comptable qui est du pur symbolique, c’ est à dire qu’il ne relève que du signifiant .Ccette droite fait appel à ce qui se nomme donc la géométrie .Une droite est un outil de la géométrie . Est en jeu ici , me semble-t-il ce que Lacan nomme du symboliquement imaginaire.

C’ est un morceau de « l’ insu »- ( « L’ insu que sait de l’ une – bévue s’ aile à mourre 15mars 1977 ») que je tente de m’ éclairer depuis le début de mon petit laïus – ce dont certains d’ entre vous ne vous êtes peut-être pas rendu compte- mais il en existe au moins un , ce dont je suis sûre , qui s’ en rendra compte ,même s’ il est absent de ces lieux , Jacques Podlejski .Je ne sais pas si vous lui saurez gré de m’ avoir , à son insu, replongée dans ce texte qui m’ a permis d’ articuler mon dire de ce soir et de la dernière fois et si j’ ai compris un tout petit quelque chose de ce passage d’ un des derniers séminaires de Lacan ce « symboliquement imaginaire « , au niveau de la structure , c’ est ce qui relève del’inhibition. Pour le dire simplement il y a, au niveau de la pensée quelque chose d’ inhibant à tenter ici, dans ce sujet qui nous concerne, de compter de moins l’ infini à plus l’ infini ..S il est possible de penser que cela pourrait se faire, ce qui est inhibant c’ est l’ ampleur de la tâche dont une vie ne suffit pas pour l’accomplir puisque ,sur cette droite , s’ inscrit le temps de chaque humain du passé, du présent et de l’ avenir, porté pendant 9 mois dans le ventre d’ une femme avant de naître . On peut juste supposer qu’ un Autre imaginaire jouirait de ce savoir là , de cette capacité de faire ici ce comptage et qu’il nous prive de cette capacité , ce sera la place du père imaginaire dans la structure pour tenter de situer les choses .

Je pourrais dire que ce type d’ inhibition ,j’ en parle d’ expérience. En effet, ce que j’ appellerai ma première « jouissance intellectuelle  » fut de me rendre compte , l’ instant d’ un éclair, que ce que je venais de comprendre du principe du comptage me permettait de compter aussi loin que je voulais – vous m’ excuserez , je pense, de ne pas avoir encore saisi- j’étais alors en C .P – que le comptage pouvait se faire à l’ envers , en négatif . J’ eus alors le sentiment d’ une toute puissance face à cette découverte, pour moi monumentale .Mais mon enthousiasme eut vite ses ailes coupées quand mon père me dit , avec un rire un tantinet moqueur pour la petite fille que j’ étais ,que ma vie n’ y suffirait pas pour le faire . C’est inhibant vous le reconnaîtrez . A quoi ça sert si ça ne sert à rien ? si « compter aussi loin que je voulais » , ce qui voulait dire dans ma tête de petite fille aussi loin qu’ il était possible de le faire , j’ étais impuissante à le faire et que même en ne faisant que ça toute ma vie je n’ y arriverai pas . Déjà « le ne faire que ça » me privait de bien d’ autres plaisirs , plus question de jouer par exemple ,de quoi m’ arrêter net dans mon élan de comptage, mais le vrai choc fut qu’ en découvrant l’ idée de l’ infini possible du comptage je découvrais aussi un autre comptage qui disait ma finitude ,la fin de mon temps . Je ne comptai dés lors que ce qui était dans les limites du faisable pour moi , le nombre d’ objets sur la table , ou le nombre de buchettes que mon père me faisait avec les vieilles allumettes . Oubliant l’ infini du comptage dont j’ avais pensé le possible je refoulais dans le même mouvement l’ idée du temps qui m’ était compté. Jouant dans la cour de la débilité je pus alors me croire immortelle sans me rendre compte vers quel abîme je m’avançais .Mais Dieu vola à mon secours avant même que je m’en aperçoive, résolvant du même coup le problème de l’ infini potentiel du temps, de son origine et de sa fin mais aussi de son en de- ça et de son au-delà , l’ éternité , j’ ajouterai quand même : jusqu’ à l’éveil de mon printemps . Car le voilà le remède universel contre les méfaits de la pensée qui pointe notre impuissance arrimée d’ impossible ou donne le vertige : il a pour nom Dieu .

Je dis Dieu en référence aux trois grandes religions monothéistes qui dans l’ ordre de leur apparition dans le monde sont le judaïsme , le christianisme et l’ Islam .Elles promeuvent l’ existence d’ un seul Dieu , d’ un Dieu unique qui en émergeant dans la pensée des hommes est à l’ origine d’ un tournant dans la civilisation et aussi à l’ origine du ravage d’ autres civilisations pas toutes disparues loin s’ en faut . Freud en fait une lecture qui va dans le sens d’ un progrès pour l’ humanité , d’un principe civilisateur par excellence , ce qui est sans doute vrai mais avec ce côté toujours questionnant qui est que tout dit « progrès » s’ impose toujours par la volonté de faire disparaître ce qui l’ a précédé pour en effacer la trace . Penser le monde avec une multiplicité de dieux nous en sommes aujourd’hui bien incapables .Pourtant nous nous saisissons souvent de ceux que nous offre la mythologie dans leur commerce avec les hommes et réciproquement pour illustrer la part d’ incivilisé , de mal civilisé , d’ incivilisable qui dort comme une menace en chacun d’ entre nous .Elle est la part incivilisée de l’ enfant , de mal civilisé de l’homme et d’ incivilisable de la femme . Mais on s’ en sert également à l’ inverse pour mettre en lumière le pouvoir civilisateur des femmes quand elles s’ opposent à la barbarie des hommes et des dieux

Donc Dieu comme remède universel .

Ce remède on ne peut pas l’acheter à la pharmacie du coin .Pour l’ acheter, il faut se rendre sur la grand place, là où se trouve la synagogue , l’église , la mosquée . Car ne croyez pas qu’il vous sera offert gratuitement . Dieu est un remède cher car le prix à payer en échange de l’impuissance voire de l’angoisse où penser nous mène , le prix à payer ,c’est la pensée elle même , la pensée comme acte créateur . Je dis la pensée comme acte créateur car penser on le peut toujours sur un mode qui tourne en rond de façon stérile voire sur un mode revendicatif , dénonciateur qui ne produit rien . Il peut être très tentant de trouver un endroit où il n’ y a pas à penser , c’ est une tentation à laquelle l’ humain succombe plus souvent qu’ à son tour , c’ est reposant . Mais pour se reposer il y a peut-être d’ autres moyens que d’ y sacrifier sa pensée créatrice. J’ ajouterai que si, à l’ heure actuelle les synagogues , les églises , les mosquées se vident il y a d’ autres lieux qui se remplissent qui s’ appellent les sectes , quel que soit le domaine où elles exercent leur action . Elles jouent avec cette pente des l’humains de ne pas prendre le risque de penser. Ils y trouvent l’ Un qui pense pour tous et qui dicte à ses adorateurs à la cervelle endormie ce qu’il convient de penser et de faire .

Les religions balisent les risques où penser nous mène.C’ est leur fonction , car la pensée finit toujours par se heurter à des questions sans réponses , sans réponses possibles . Mais , religion ou pas, l’ humain pense .Seuls les vrais croyants ne pensent pas et de vrais croyants il y en a fort peu , on pourrait dire que le vrai croyant n’ existe pas si ce n’est à faire le choix de la débilité absolue ce qui n ’empêche pas par ailleurs une brillance intellectuelle très trompeuse . Car cette faculté de penser est offerte à tout un chacun en dehors de la culture qui fonde une certaine idée de Dieu , de la transcendance , comme je vous le disais la dernière fois . Dans cette culture le sujet s’est trouvé inscrit sans l’ avoir choisi , comme c’ est aussi le cas de ceux qui les y ont inscrits .Cette culture il l’ a faite sienne s’ inscrivant ainsi dans la génération , ce en lien avec l’ amour pour ceux qui lui ont rendu ce choix possible . Un sujet peut aussi se trouver inscrit dans une double culture ce qui est de plus en plus fréquent et il aura alors sans doute une gymnastique plus difficile à opèrer pour se repérer mais c’ est prendre les humains pour des débiles que de croire qu’ils ne sauront pas le faire et qu’ une culture ne peut opérer qu’ à l’ exclusif d’ une autre . La faculté de penser c’ est le propre de l’ humain , c’ est d’ une certaine façon ce qui le traumatise à partir du moment où il est entré dans le langage .Et en dehors de la religion qui, pour lui, fait plus ou moins barrage à la pensée , quand celle-ci lui montre son impuissance ou lui donne le vertige et peut lui offrir un espace pour se reposer des risques qu’ il a pris à penser , chaque humain garde toujours la faculté de penser ou peut la retrouver s’ il y a renoncé . Cette faculté de penser il peut alors en faire un acte créateur « pour travailler avec d’ autres à une oeuvre humaine » pour reprendre à nouveau cette si belle formule freudienne , sans renier sa culture ni croire pour autant qu’ elle est celle qui sauvera le monde mais au contraire pour permettre à chacune d’ y avoir une place . Le monde n’ est pas à sauver , le monde est à rendre habitable pour tous et par tous . Cette conception va à l’ opposé d’ une organisation sociale , comme elle sévit dans le continent nord américain de façon spectaculaire , où une communauté s’ oppose à une autre voire se replie dans un autisme social qui la coupe des autres communautés . Mais renoncer à sa culture , la dénier , la renier ne me semble pas, quant à moi ,de bon augure pour un sujet humain car il renonce à ce qui l’ a fondé comme sujet inscrit dans une communauté humaine et il se pose alors en électron libre prêt à être happé par des maîtres à penser de tout acabit . Des électrons libres il y en a de plus en plus et les maîtres à penser suivant le délire qui les soutient n’ ont plus qu’ à se servir et à asservir . Je tenais à préciser tout ceci avant de me lancer sur ce qui va suivre pour laisser autant que faire se peut le moins de place possible au malentendu .Au regard de ce que je vous ai dit la dernière fois ça relève d’ un voeu pieux, si j’ ose dire , car dés que l’ on parle, le malentendu s’ installe .J ’ai juste tenté ici de le limiter . Donc Dieu comme remède promu par les trois grandes religions monothéismes.

Ces trois grandes religions que font -elles ? Elles mettent à l’ origine du temps de l’ humain Dieu, son créateur , à la fin des temps de l’ humain Dieu qui en décidera et dans l’ éternité le même Dieu qui y règne depuis toujours . Elles bouclent la boucle du temps celui de son origine et celle de sa fin autour de ce « signifiant » Dieu où je mets signifiant entre guillemet pour l’ instant .Elles font ce tour de force de faire sortir du néant, d’ un non -lieu , un non être qu’ elles font venir à l’ être en le nommant Dieu .

Il me semble que pour que « Dieu » devienne un signifiant, il faut en passer par différentes étapes .

Pour qu’ il n’ y ait pas trop de malentendus, les étapes que je vais décrire ici rapidement s’ inscrivent pour des sujets qui sont déjà pris dans le langage , disons qui commencent à articuler des signifiants tout infants qu’ils sont et à demander pourquoi ?Pourquoi ci ,pourquoi çà ?

S’il n’ y avait pas de pourquoi il n’ y aurait pas besoin de Dieu . Dieu sera donc la réponse ultime que les sujets inventeront chacun à leur manière , ne l’ appelant pas forcément Dieu ou qui leur sera donné en lien avec une religion comme réponse aux pourquoi qui n’ ont pas de réponse .Ces étapes que je vais décrire s’ inscrivent donc dans un processus secondaire qui vient comme déduction en réponse aux pourquoi sans réponse .

Donc on peut dire que ce que j’ ai appelé la dernière fois les choses supposées vaquer dans ce non lieu du non temps qu’ est l’ éternité ,les religions monothéistes les unissent en une seule , La Chose , pour reprendre la terminologie lacanienne.

Cette Chose à laquelle est attribuée un impensable et impossible savoir pour l’ homme et qui en jouit , elles la désignent comme étant Dieu . Ce Dieu qui se décline aussi bien en Allah ou Yahvé auquel on met une majuscule , élève le non- étant humain qu’ est la Chose , le vrai Réel , à la dignité de l’étant celui d’un vivant non humain .Mais ce nom n’ est pas en soi un nom propre .A cette étape, Dieu a valeur de ce que Lacan appelle La Lettre ,me semble-t-il , elle a comme fonction de faire signe qu’il y a là un vivant non humain détenteur de ce qui fait pour l’ homme son non- savoir absolu .

C’ est sans doute ce qu’il est difficile de comprendre quand on se référe au christianisme où Dieu a à la fois valeur de lettre et de nom propre de Dieu ce qui a comme conséquence que cette étape de désignation par la Lettre du vrai Réel dans cette religion est pourrait-on dire, déniée , elle relève du déni qui est un mécanisme pervers . Cette étape par contre est mise en valeur , mais de façon très différente ,par la nomination Yahvé ou Allah qui sont des lettres juxtaposées les unes à côté des autres dans le judaïsme et l’ Islam . Ces lettres , notons le, ne présument en rien d’ un féminin ou d’ un masculin quant au genre de la Chose en lien avec ce que Lacan appellera la sexuation. La Chose est hors sexe . Ces lettres se présentent sous la forme d’ un tétragramme .

Yahvé : quatre lettres pour le judaïsme YHVH , « nom de Dieu » qui s’ écrit donc avec des lettres mais ne se prononce pas ,qui ne donne pas un écrit qui puisse se lire .Le judaïsme ne rejette-il pas ainsi hors du registre du signe la fonction de la lettre qui ici désigne qu’il y a dans l’ éternité un supposé vivant non humain , la Chose ? N’ est ce pas par ce bout là que l’ on pourrait lire ce que Lacan nomme dans l’ Ethique « la forclusion de la Chose »qu’il met au principe de la paranoïa et de la science ?( L’ éthique de la psychanalyse pages 154 , 157 ) Rejet de la lettre qui fait signe qu’il y a la Chose où ici la lettre est lettre morte et où le nom propre de Dieu ne peut pas alors s’ inscrire dans le symbolique puisque qu’il n’ a pas appui sur la lettre pour que naisse ce signifiant .

Allah : quatre lettres dans l’ Islam A.L.L.Ah pour dire Dieu qui elles se lisent . Elles désignent le vivant non humain qu’ est Dieu .Ici la Lettre n’ est pas lettre morte .

Cette juxtaposition de lettres , qui pourraient aussi bien n’ être qu’une seule , la lettre A , pourquoi pas , qui est celle utilisée par Lacan en référence au grand Autre , est la façon de dire qu’ il y a La Chose qui à ce stade est muette, elle ne parle pas , elle garde son savoir , « le vrai secret ». En suivant Lacan s’ il n’ y a d’ être que parlant il s’ agit donc bien à ce stade d’ un étant et non d’ un être . La Chose en fait c ’est un étant qui mérite bien de ce fait de l’ unique qu’elle est , de l’ Un absolu qu’ elle est , qu’ on majuscule la lettre ou les lettres qui la désignent .Lettre qui fait « littoral » au vrai trou dans le savoir qu ’est celui de l’ humain . (Je vous cite ce passage de Lituraterre 12 Mai 1972 sur lequel je me suis appuyée en particulier pour faire cette lecture « La lettre n’est-elle pas proprement littoral, le bord du trou dans le savoir que la psychanalyse désigne justement quand elle aborde la lettre, ne voilà-t-il pas ce qu’elle désigne ? ») .Donc la lettre relève d’ une désignation, elle fait signe , elle est à proprement parler de l’ ordre de la dénomination et non de la nomination .Pour vous donner un exemple très concret de ce dont il s’ agit ici pour accrocher votre compréhension , la dénomination relève de l’inscription sur les registres de l’ état civil d’ un vivant humain qui vient de naître mais cette inscription ne présume pas s’ il sera un humain parlant et encore moins de ce qu’il sait . « Il y a un nouveau vivant humain dénommé un tel » c’est tout ce que ça dit . Toute autre hypothéses que l’ on fait ou fera reste à démontrer . En ce qui concerne Dieu ,ce n’ est qu’ aprés la révélation , soit la manifestation de Dieu à l’ homme qui prouve son existence par « une parole », que la question du nom de Dieu se pose . Et la question du nom de Dieu , sa nomination , va prendre des allures très différentes dans le judaïsme et dans l’ Islam .Disons pour ouvrir la voie à notre réflexion que le judaïsme permet d’ élaborer la question du nom du père ( NDP) soit : celui qui inscrit l’ humain dans une lignée , dans la génération , alors que dans l’ Islam il s’ agit du nom propre soit : ce qui inscrit l’ humain dans son unicité , dans le fait qu’il soit unique . Ce n’ est donc me semble-t-il qu’ après la révélation que Dieu prend valeur de signifiant ,d’ où les guillemets de tout à l’ heure , avant il n’ a valeur que de lettre . « C’est la lettre, et non pas le signifiant, qui ici fait appui de signifiant . » Lituraterre. Ce n’ est qu’ aprés la révélation que Dieu est Dieu , qu’il devient un être mais ce qui ne dit pas en soit quel est son vrai nom . Donc Dieu est issu du néant , de l’ éternité , des ténèbres , là où il a été , là où il est, là où il sera dans un en de çà et au delà du temps . C’ est la base commune de ces trois grandes religions celles qui inscrivent de cette façon la transcendance absolue de Dieu , celle du Vrai Dieu. Aprés commencent les divergences où se joue la question de la dénomination et de la nomination en lien avec le mode de révélation .

Seul l’ Islam dans l’ idée qu’ il a de Dieu, me semble t-il , fait garder à Dieu son absolue transcendance .On peut le dire autrement : le vrai Dieu est le Dieu de l’ Islam .

Pour mettre en valeur ceci il nous faudra donc dégager deux choses différentes , d’ une part ce qui relève de la création de l’ homme ,qui dans l’ Islam déjà diffère du judéo-christianisme , homme qui se trouve projeté dans le paradis terrestre par la volonté d’ un « Dieu » et d’ autre part ce qui relève de sa révélation par la voie des prophètes , avec un entre deux qui est l’ exclusion de l’ homme du paradis terrestre après le péché d’ Adam par la faute d’Eve, où la reconnaissance de la différence sexuelle vient alors comme un malheur qui frappe l’homme. Adam et Eve se voient alors nus. Sur le versant création on peut dire que le paradis terrestre s’ inscrira dans l’ imaginaire de l’ humain parlant ,comme ce monde perdu d’ un lien avec « Un Autre « dont la question est de savoir s’ il a jamais existé , l’ humain n’ ayant en ce qui le concerne qu’ une mère bien terrestre dont il se trouve qu’ elle est sexuée .Voilà entre autres le lien que vous pouvez déjà faire , que vous avez sans doute déjà fait , avec le sujet de ce séminaire .Car pour un sujet humain entre la Chose hors sexe et La femme tangue une mère qui si elle n’ est pas arrimée à un homme lui fera faire naufrage .La femme en question il nous faudra donc la repèrer . . Quant à la révélation la question est de savoir si c’ est le même Dieu qui se révèle aux prophètes, révélation dont on peut lire le contenu dans la bible judaïque ou chrétienne et celui qui se révèle à Mahomet dont on peut lire la révélation dans le Coran . La réponse, je vous l’ ai déjà plus ou moins donnée , il me semble que c’ est non . Cela permettra ,du moins je l’ espère , d’ éclairer, par la suite ces fameuses questions ,en lien avec celle de la création ,qui traversent la psychanalyse celles du refoulement originaire avec sa différence avec la jouissance féminine et la question de la une mère qui se trouve prise dans cet entre deux .Je vous engage à ce sujet à lire ou a relire l’ article de Patricia Léon « Un faux pas-tout dans la revue PSYCHANALYSE numéro 11 qui questionne et éclaire ces sujets où l’ auteur se saisit d’ un passage d’ un dialogue entre une fille et sa mère dans la pièce « L’ éveil du printemps » « .Questions qui ne sont pas des questions métaphysiques mais qui sont en lien direct avec la façon dont s’ oriente une cure , avec son enjeu , suivant les réponses qu’ on y fait .

Si Lacan au début de son enseignement s’ est beaucoup attardé sur l’aspect révélation dans le judaïsme, en mettant au travail la question du Nom du père quand il traite la question de la psychose chez Scherber, c’ est au versant création en lien avec celui de la nomination ,ou plutôt des différentes nominations qu’il s’ attarde dans ses derniers séminaires dans RSI et dés les première pages du Sinthome ,quand il traite de cette figure ,contemporaine pour lui , de l’ écrivain James Joyce , lui aussi psychotique mais sur un mode très différent d’ un Scherber , Cette question il l’ avait déjà mise au travail dans l’ un de ses premiers séminaires « L’ Ethique de la psychanalyse » que je vous ai déjà signalé et que je vous engage aussi à lire ou à relire . Et il me semble que la structure de l’ Islam est la seule qui permette d’ éclairer différemment ce côté création , qu’elle soit de Dieu ou des hommes , car elle met en jeu un mode de révélation qui n’ a rien à voir avec le judéo- christianisme .

Alors pour y comprendre quelque chose l’ on prendra un peu de temps pour aller voir ,ce qui à mes yeux, diffère fondamentalement dans les trois grandes religions monothéistes .Je vous conseille le livre de Fethi Bensalma « La psychanalyse à l’ épreuve de l’ Islam » qui est une source très précieuse de documentation et d’ analyses mais auxquelles je ne suis pas sûre d’ adhérer entièrement. . Je ne vais pas vous faire un cours sur ces religions n’ en ayant ni le goût ni le savoir mais juste tenter de montrer, dans ce que j’ en ai saisi ,comment ces religions ,me semble-t-il,éclairent ,chacune à leur façon ,des points de structure , c’est à dire un mode d’assujettissement de l’ homme au langage dans ce partage que j’ ai introduit la dernière fois entre lalangue et la langue .Je tremble je ne vous le cache pas de dire des choses inexactes ou pire sur l’ Islam au regard de la position d’ étrangère par rapport à cette religion où je me situe . Pour le judaïsme son mode de penser Dieu a une proximité de départ avec celui du christianisme et Lacan a déblayé le terrain des deux côtés mais Il nous a aussi légué avec ses avancées théoriques de quoi mieux nous repérer ,me semble-t-il dans la structure de l’ Islam et par là même de ce qui fait l’ objet de ce séminaire . Mais je compte aussi sur vous et sur tous ceux qui le veulent bien , pour redresser mon propos ou l’ éclairer dans une critique constructive .